Athlètes sur le papier
Donald Trump ne sait pas jouer au golf ni Pierre Poilievre au hockey, mais les démagogues adorent les performances imaginaires.
COMME SON NOM ne l’indique pas, l’empereur Commode n’était pas aimable. Des historiens essayent bien de le réhabiliter un peu mais ce n’est pas facile, surtout comparé à son papa Marc Aurèle, l’empereur-philosophe stoïcien. Commode aimait plutôt que ça saigne, encore plus si c’était de sa main : sa grande joie était de triompher au Colisée. Le fait qu’il n’ait maleureusement jamais perdu un combat de gladiateurs, le sport national de l’époque, donne une idée de la qualité des adversaires qu’il choisissait pour les massacrer sous les acclamations de la foule.
Reconnaissons donc à Donald Trump que les exploits sportifs qu’il s’attribue ne visent pas à séduire la populace, seulement son ego. Mais il aspire tout de même le public et les médias dans son monde imaginaire. La réalité, elle, tient en sept mots : contrairement à la croyance commune, Donald Trump ne joue pas au golf. Jamais.
Les idéologues aiment dire que la politique est un sport de combat, mais rien n’est plus absurde et c’est bien dommage car le propre d’un sport est d’être défini par des règles. Le combat d’idées n’a manifestement pas de règles, ni hélas d’arbitres, mais si vous jouez par exemple au basket vous ne pouvez pas traverser le terrain en vous coinçant le ballon sous le bras. C’est comme ça. Vous gagneriez peut-être, mais vous ne gagneriez pas au basket-ball : il faudra trouver un autre nom pour votre discipline.
D’où il résulte que le président a beau passer un temps enviable sur des parcours de golf, toute personne attentive conviendrait qu’il n’y joue absolument pas au golf. C’est un sport dont les règles sont étonamment malveillantes : vous ne pouvez pas lâcher une balle là ou vous voudriez que votre coup perdu soit arrivé, vous ne pouvez pas l’avancer d’un coup de pied, ni escamoter celle de votre adversaire, vous ne pouvez pratiquement rien faire de pratique. On comprend donc Trump de préférer son sport à lui, qui encourage toutes ces choses et d’autres pires, mais ce n’est pas du golf. Dans certains de ses clubs, des plaques dorées le mentionnent comme vainqueur d’un championat local auquel il n’a même pas participé (la justification étant que s’il avait été là, il l’aurait gagné...) La créativité du Commander in chief lui a même valu l’enquête fascinée d’un journaliste sportif réputé, Rick Reilly, dont les 250 pages de témoignages ébouriffants sont fort bien résumées par le titre : Commander in cheat.
Un immense opportunité s’ouvre donc aux dirigeants socio-démocrates de la planète : lui proposer de régler n’importe quel différend par un match de golf télévisé. Même les moins habiles partiraient avec un gros avantage initial puisque ce sport - le vrai - égalise les chances des non-professionnels en fonction de leur niveau de jeu ou index (auparavant appelé handicap, terme plus clair mais débatu). Celui que s’attribue le président étant tout à fait invraisemblable, ils bénéficeraient d’un solide capital de points d’avance avant le premier coup. Mais c’est ensuite que les choses deviendraient amusantes. Selon la règle 1.3.C(2), la plupart de ses infractions favorites encourent deux coups de pénalité. Cumulables. Et s’il commence à pleuvoir ou qu’on est fatigué, il suffit d’invoquer la règle 1.3.B(1) qui voit d’un mauvais œil le côté volontaire de la chose (disqualification). Le seul risque serait bien sûr que Trump essaye de jouer selon les règles, mais comme il n’a jamais fait ça de sa vie, ni au « golf » ni ailleurs, il est peu probable qu’il en soit capable.
L’introuvable talent de Pierre Poilievre
En comparaison, le cas de Pierre Poilievre, pâle imitateur canadien, est vraiment anodin. Incertain qui plus est, mais pittoresque quand même. C’est que le dirigeant du parti conservateur consacre l’essentiel de sa communication à jouer le vrai gars canadien face aux snobs de l’élite. Comme ce costume lui va assez mal, il lui suffit d’enfiler par dessus un chandail de hockey. Avec la casquette assortie, l’illusion est parfaite. En tout cas elle fonctionne.
Umberto Eco s’étonnait sarcastiquement de la passion italienne pour le footbal. Allons donc ! Comparée à l’obsession canadienne du hockey, le penchant des latins pour le soccer n’est qu’un vague intérêt, tout au plus une attention fugace. Ici, le hockey est un culte hégémonique : on doit le pratiquer dès l’enfance, ne parler que de ça et ne penser qu’à ça. Cette ferveur écrasante a son bon côté : si le tempérament des canadiens est notoirement doux, c’est peut-être parce qu’ils compensent avec le sport d’équipe le plus violent qui soit. Il se pourrait que les scandinaves aussi. Ou alors c’est la température.
Quoi qu’il en soit, on comprend que Poilievre, dont la douceur n’est pas le point fort, ait poussé la dévotion ostentatoire aussi loin que possible en réclamant il y a peu qu’un commentateur de hockey célèbre pour sa véhémence soit décoré de l’Ordre national du Canada. Les outrances éhontées du susdit lui avaient valu un rimambelle d’épithètes en istse (sexiste, raciste, etc.), presque des euphémismes dans son cas, mais aussi un très vaste public de fans. Le genre de fan qui déteste la taxe carbone, donc de « vrais » canadiens dans l’esprit du politicien qui l’exècre aussi.
Mais au fait... à quel point est-il lui-même un « vrai » canadien ? La question politique qui s’impose - sauf curieusement aux yeux des journalistes - est des plus graves : quelle est au juste sa crédibilité au hockey ? A-t-il jadis, comme ses électeurs, consacré l’essentiel de son temps libre à s’entraîner avec l’équipe de son école ? Et le reste de ses loisirs à affronter des amis sur la glace d’une mare du quartier ?
Il se trouve qu’on en sait rien. Sur la version anglophone de sa page Wikipedia, une main amie a glissé qu’il avait « joué au hockey » dans son enfance, mais ça revient à cocher une case requise : si l’on songe que la plupart des gens ont aussi joué au ballon et au frisbee dans leur jardin (dans tout les cas, le matériel de départ coûte moins de 30 dollars au rayon jouets), une allusion si timide laisse forcément perplexe.
Bien entendu, L’Indécis n’a pas pas manqué de questionner les services de l’intéressé, qui, malgré la haute importance du sujet, se sont empressés de ne pas lui répondre. La seule source sérieuse reste donc la biographie prématurée mais flatteuse que lui a consacré un député de son parti, auparavant « journaliste » aux sites ultraconserveurs True North, et Rebel News. Où trouver un confident mieux informé et plus locace ? Sauf justement sur cette question : tout au long de ses 85 000 mots, compliments inclus, le terme hockey n’apparait que deux fois, soit sensiblement moins que ce qu’un passager d’autobus pourrait entendre ici entre deux arrêts.
Vérification faite, l’auteur est lui aussi canadien : ça ne peut donc pas être un oubli. Ce n’est pas non plus comme si le récit d’une carrière qui, baccalauréat en poche, a essentiellement constitué à progresser de l’intérieur au sein du bloc conservateur exigeait toute la place disponible. La première mention pertinente est pourtant discrète : « Il a commencé à jouer au soccer à quatre ans, au hockey à huit ans, et il n’a pas tardé à s’intéresser aussi à la lutte. » Cette case cochée, le livre s’empresse de développer le troisième point : on apprend ainsi le nom de la salle où Poilievre s’initiait à la lutte et l’histoire de la lignée de catcheurs qui la possédait. Il aurait même fait partie de l’équipe de lutte de son école avant qu’une simple tendinite ne le renvoie à la maison. Le mot hockey revient heureusement plus loin, juste après des détails indispensables sur son gateau préféré : « Quand Poilievre avait du temps pour lui, il jouait avec ses dinosaures ou sa collection de cartes de hockey. »
Plutôt commun dans un pays où elles servent de monnaie d’échange pendant les récréations. Même des chaînes comme McDonald’s et Tim Horton en distribuent à leur clients, mais on ne trouvera rien de plus. Pas même l’indication qu’il aimait patiner à l’occasion ou au moins qu’il savait faire. Le livre à sa gloire est impitoyable : sa seule mention d’une patinoire indique bien qu’il y est allé, mais pas pour encourager une équipe comme tout le monde, pour rencontrer des électeurs. Tu parles d’un « vrai canadien ». Quoique lui aussi un vrai politicien, son prédécesseur était pour sa part irréprochable. Du moins sur l’un et l’autre point : Stephen Harper gagnait ses élections et était incollable en matière de Hockey (il avait même écrit un livre sur le sujet).
Convenons-en, les preuves ne suffiraient peut-être pas à convaincre un jury. Saluons aussi le fait que Poilievre n’ait pas essayé de s’inventer un brillant passé de champion universitaire, à l’instar de l’ex-député MAGA Georges Santos.
Mais si l’affaire est amusante, c’est que son adversaire désigné, le premier ministre libéral, le confronte en permanence et sans même le vouloir à un reflet lancinant : un tout autre modèle de canadianité. Son opposé même : la version haut de gamme. Des diplômes étincelants, une carrière internationale prestigieuse, des propos mesurés, peu de goût pour la politique et - aïe ! - une solide expérience du hockey en championnat. Dans l’équipe universitaire d’Harvard puis celle d’Oxford dont il était co-capitaine. On ne peut pas faire plus snob, d’accord, mais c’est encore plus cruel : si, en plus, la crème de l’élite excelle au hockey, que restera-t-il aux autres ?
Le golf, peut-être, très accessible ici dans l’intervalle des mois sans neige. Mais c’est là encore un opposé. Alors que le hockey embarrasse surtout les populistes qui ne le pratiquent pas, le golf, le vrai, vise fondamentalement à mortifier pendant quatre heures tous ceux qui le pratiquent. À chacun de choisir son poison, mais on n’échappera pas à l’humiliation.



