Au grand concours de vertu
Comment diable doit-on s'y prendre pour remporter une compétition d'éthique ? Récit d'un tournoi déroutant, à tous les sens du mot.
L’AFFICHE ÉTAIT ALLÉCHANTE : « Coupe éthique du Canada ». Intrigante aussi. Serait-il donc éthique d'affronter quiconque dans le seul but de l'écraser sous la puissance de sa vertu ? Comme l'argent, cette chose-là est plus supportable quand on ne l'affiche pas trop. Mais après tout, puisqu'on organise des concours de lanceurs de chaussures ou de mangeurs de boudin, il n'y a rien de mal à laisser les jeunes gens comparer leur vertu pour déterminer qui a la plus grosse. Sans compter que l’évolution politique clame que l’éthique a grand besoin de toutes les recrues possibles.
De toute façon l’organisateur, étant directeur d'un département de philosophie, offrait par là même toutes les garanties morales souhaitables. On pourrait donc s'abstenir de soulever l’objection, d'autant qu'il n’aurait pas manqué d'objecter de son côté que l’éthique ne se confond pas avec la vertu. Pour une raison ou pour une autre, les philosophes n'aiment pas trop les synonymes approximatifs. Sauf les Français dans les années 1970, mais c'est un peu passé de mode.
Les plus jeunes devaient commencer les hostilités, toutefois le thème du premier débat, « Créer la première génération sans tabac », n'incitait pas un membre de la dernière génération de fumeurs à se précipiter. Dommage peut-être… Il aurait été intéressant de voir si un concurrent oserait le genre d'argument qui le ferait expulser sous les huées, mais déséquilibrerait à coup sûr son adversaire : « le tabac est une bénédiction puisqu'outre les taxes il tue les gens juste au moment où ils commencent à nous coûter cher ». Comme l'éthique de la remarque pourrait être discutable, un tel coup de théâtre était peu probable. Rendez-vous donc pour la seconde session.
Son cadre était une célébration de la banalité, mais quel lieu aurait été assez grandiose pour accueillir une joute éthique ? Prévoyant peut-être moins de spectateurs que pour un combat d’arts martiaux mixtes, l’organisation n’avait pas opté pour une arène sonorisée et des projecteurs. À défaut, on aurait pu rêver des calmes gradins d’un amphithéâtre grec ou des boiseries majestueuses d’un vieux collège d’Oxford. Il faudrait s’en tenir à une grande salle de réunion qui, en ajoutant quelques plantes vertes, pourrait héberger un cabinet d’assureur ou d’expert-comptable. Sa seule originalité était une climatisation assez bruyante pour être interdite au décollage dans n’importe quel aéroport en zone urbaine.
Pour le reste, des tables mobiles, des chaises empilables mais aucun équipement spécial en vue. D’ordinaire, mesurer l’éthique réclame du matériel. En général un tramway sans freins et un aiguillage. On place quelques figurants sur les rails, disons une jeune femme d'un côté et de l'autre un groupe de vieillards, de trafiquants de drogue ou de quoi que ce soit que la société ne juge pas indispensable. Il ne reste plus qu'à décider, mais vite, combien de morts on désire. Les enchères monteront au tour suivant. Et si la femme est enceinte ? Et si l'un des vieux est votre grand-père ? Pendant que la scène imaginaire se remplit de restes humains et de débris de tramway, on comprend que les choix moraux sont décidément compliqués.
Ils seraient sûrement moins pénibles sans accessoires ferroviaires. Surtout pour des étudiants : leurs syndicats partagent avec l'inquisition espagnole une capacité époustouflante à distinguer le bien du mal au premier coup d'œil et à faire comprendre que la moindre hésitation vous précipiterait dans le camp obscur. Le doute est l'allié du mal, la nuance un poison, on apprend ça en première année, pancarte à la main.
Comme ce n’est pas la meilleure façon de remporter un concours de discernement, les athlètes moraux de l’Université Saint-Boniface et de l’Université d’Ottawa avaient sans aucun doute musclé leur finesse de jugement. C’était tout l’intérêt de la rencontre. Ils avaient même des entraineurs pour ça. Celui de l’équipe locale portait une casquette comme ses homologues sportifs, celle des visiteurs une tenue assez raffinée pour un gala de cinéma. On ne pouvait mieux incarner le contraste entre les mots « concours » et « éthique ».
Leurs poulains avaient déjà pris place. Trois filles et un garçon dans chaque groupe, proportion conforme à l'objet de la rencontre. Pour une table ronde sur l’avenir du rugby, on se serait attendu à l’inverse. Les stéréotypes ont la vie dure…
Ils allaient être chamboulés dès la présentation des candidats, l’un d’eux déclarant tout de go étudier la finance. De toutes les disciplines possibles, c’était la plus inattendue : s’il s’intéressait à l’éthique, ce valeureux garçon devait se sentir aussi à sa place dans le monde de l’argent qu’un vampire dans une cathédrale. Du moins rappelait-il par sa seule présence qu’il peut y avoir du bon partout. C’était une leçon éthique en soi.
Au même moment, dans la salle voisine, leurs cadets devaient débattre d’une question brûlante comme un bac à frites : le sauvetage de la pomme de terre. De la pomme de terre ? Un ingrédient idéal pour le gratin ou la purée, mais moins pour un débat tant sa cause semble aller de soi. Qui, à part un doryphore ou un nutritionniste, aurait donc l’âme assez noire pour s’attaquer à ce don des dieux ? Faute de pouvoir être partout, on resterait sur sa faim…
D’un autre côté, c'était l'aliment parfait pour que des juniors se fassent les dents, car comme toute substance explosive l’éthique ne devrait jamais être maniée sans expérience. On en connait deux variétés aussi dangereuses l’une que l’autre, soit a priori (si la cause est pure, peu importent les conséquences), soit a posteriori (qui veut la fin veut les moyens). Beaucoup de sang sur les rails à prévoir dans les deux cas, mais l’absence d’éthique est encore pire. Les spécialistes appellent la première sorte déontologique et la seconde conséquentialiste : ça ajoute des syllabes, ce qui est le job des spécialistes, mais ça revient quand même à se fonder sur le point de départ ou le point d’arrivée. Entre les deux, on a souvent autre chose à faire.
C’est justement ce genre de dissension qui déchirait le monde politique à l’époque où l’on se souciait vaguement de se justifier. Et c’est précisément l’antagonisme que la première question en jeu semblait choisie pour enflammer : est-il juste de punir tout un groupe pour la faute d’un de ses membres ? La conscience hurle que non, le pragmatisme susurre l’inverse. Un rude combat en perspective.
Ça n’arriverait pas. D’abord parce qu’on était au Canada, qui pourrait s’autodésigner « le pays des gens aimables » pour bien se distinguer de son fiévreux voisin du sud, « le pays des gens libres ». Ensuite, hélas ! parce qu’un peu avant le début de l’échange des bribes d’explication avaient clarifié la différence entre un concours de débat et un concours d’éthique. En fin de compte, le second était bel et bien irréprochable sur le plan moral, comme un combat de boxe où l’on n'aurait pas le droit de se frapper. Il n’y aurait pas d’adversaires. C’était trop tard pour rester à la maison.
Mais alors, comment départager les participants ? Les trois juges devaient noter non seulement leur prestation mais aussi leur capacité à intégrer les commentaires, forcément constructifs, de l’autre équipe. Le sourire aimable faisait partie de la tenue.
C’est qu’il s’agissait avant tout de développer la réflexion critique et l’écoute de chacun pour en venir à des solutions consensuelles. On ne pouvait faire œuvre plus utile d’un point de vue pédagogique, mais en termes de spectacle un duel d’acquiescements s’annonçait aussi excitant qu’un concours de pêche. Tant pis, on était là. Et puis, quand même, il y aurait des vainqueurs et des perdants. À quoi pouvait donc bien ressembler une stratégie victorieuse en la matière ?
Les deux groupes avaient apparemment opté pour la même méthode : entretenir la plus grande confusion possible. Bénéficiant du tirage au sort, Saint-Boniface tente d’abord un classique chez les étudiants, la feinte de l’inaudibilité hésitante. Grandement aidé par un climatiseur en pleine forme, le premier argument est de ceux que nul ne risque de contredire faute de pouvoir l’entendre. Une équipière prend le relais. Elle a bien fait son travail à la maison et jette dans la bataille le passage de la Convention de Genève contre les châtiments collectifs. Son voisin, un solide barbu, opte lui pour un truc imparable : l’argument religieux. Au Canada, la religion commune s’appelle le hockey sur glace. Malheur à qui ne le vénérerait pas. Aucun politicien n’a le droit d’oublier d’en parler dans les premières minutes d’un discours. Une publicité télévisée devra toujours s’arranger pour associer une image de patinoire à son produit, si insolite que soit le rapprochement. La question devenait donc : est-il juste de laisser une équipe profiter du coup vicieux qui vient d’expédier le gardien adverse à l’hôpital ? Se succédant sans répit, les arguments bigarrés se télescopent, chaque concurrent faisant de son mieux pour obscurcir la position de son équipe. On la pensait d’abord contre, elle serait peut-être pour, ou seulement de temps en temps. La participante qui aime les références en appelle à Michel Foucault. Le chronomètre la coupe avant qu’elle puisse s’expliquer. Le temps des commentaires constructifs est venu.
Ottawa a la balle. Il s’agit en quelque sorte de démolir les propos adverses tout en saluant leur bien fondé. L’œil en feu mais le sourire aux lèvres, une équipière s’y attèle. Sa voisine en hijab soulève un point différent, non moins subtilement mais dans ce qui semble être la direction inverse. Le commentaire suivant part dans un autre sens. Le rythme du balancement dialectique finit par donner le vertige. Du grand art. À Saint-Boniface de conclure. Toujours avec brio mais sans boussole. En l'absence de tramway, l'empilement des remarques évoque une collision sur l'autoroute. Dernière à s'exprimer, celle qui aime les citations offre à Michel Foucault une seconde chance de se faire entendre. Coupée derechef. Bien fait. De toute façon, Foucault est toujours trop long.
Il aurait pourtant été à sa place dans une discussion où chaque assertion semble avoir du sens sans forcément éclairer l’ensemble. Au fil des manches, n’ayant toujours pas réussi à discerner qui soutient au juste quoi, la perplexité de l’observateur est devenue si dense qu’on aurait du mal à y planter un clou. Une des équipes finira bien par gagner mais ça n'a plus d'importance : c'est à la rencontre elle-même que revient le triomphe. Le grand message de la journée se résume au bout du compte à « d’un côté oui, mais de l’autre non ». C'est le plus pur message de la pensée éthique.




