MÊME SUR LE GRAND MARCHÉ en ligne du saugrenu et de l’aberrant, l’affaire était saisissante. Pourtant la barre est devenue si haute qu’il y faut vraiment de l’incongru de première classe pour surprendre encore.
Pour y parvenir, des chimpanzés zambiens se sont par exemple mis à se loger des brins d’herbe dans l’oreille, mais ça ne suffisait pas. C’est alors qu’un influenceur poilu nommé Juma a réorienté la tendance vers un orifice où les végétaux passent habituellement dans l’autre sens. Pour autant que l’on sache, le motif était purement esthétique : qu’y a-t-il de plus charmant qu’un petit bouquet dans le derrière ? En tout cas, les autres ont vite perçu qu’une oreille ou un arrière-train sans accessoire de mode ferait d’eux des parias. C’est à ça que servent les réseaux.
Voyons, les chimpanzés n’ont pas de téléphones ! rouspéteront les primatologues. Aucune importance : chacun sait que tout engouement stupide doit être attribué aux réseaux sociaux, que ça soit vrai ou non. Et puis la mode du derrière végétalisé n’avait rien de si étrange comparée à celle des chaussettes dans les sandales, mais surtout à la question extravagante qui allait secouer la sphère publique à l’automne 2023.
Drame familial en Suède
Comme il se doit, elle est partie de rien. Et elle est horriblement sexiste. Il advint donc qu’en Suède le petit ami de madame Saskia Cort lui avoua dans l’intimité qu’il était en fait en train de penser à l’Empire romain. Il ne semblait pas s’agir d’une envie de pizza. Sans réaliser que dès lors qu’Abba avait le droit de penser à Waterloo un Suédois pouvait bien songer à la période de son choix, madame Cort communiqua sa déconvenue à ses quelques abonnées, lesquelles devinrent bientôt légion : Est-ce que votre copain pense souvent à l’Empire romain ?
C’était pour une fois un défi innocent : dans d’innombrables couples la question fut posée et les témoignages fusèrent, atterrants : Oh, Mon Dieu, les hommes pensent tout le temps à Rome !
Doublement atterrants, même. L’idée que la conscience historique puisse être un apanage masculin est digne des publicités ménagères des années 1950. Il y avait largement là de quoi déclencher une polémique numérique de bien plus grande ampleur. Curieusement, ça n’arriva pas.
Mais le plus accablant est que la conclusion n’était pas la bonne : il se révéla surtout à cette occasion que certains des répondants ne pensaient jamais à la Rome antique.
Jamais.
Nous sommes fichus !
O Tempora, O Mores
Il devait pourtant avoir dans le lot des habitants de villes comme Cicero (Illinois) ou Cincinnati (Ohio). Cicinnatus, bon sang ! Le consul tout puissant qui une fois sa mission accomplie – en l’occurrence sauver Rome – avait abandonné ses pleins pouvoirs pour retourner cultiver ses champs. Ce serait pourtant le moment d’y penser, ne serait-ce que pour voir la différence entre un vrai et un faux sauveur.
Quant à Cicéron, on lui doit entre mille autres choses une formule qu’on croyait jusqu’à présent inoubliable : « O Tempora, O Mores ! » (Ô époque, ô mœurs !) Elle dénonçait plus précisément l’impuissance de ses collègues du Sénat à contrecarrer les projets de dictature de Catilina. Ça semble loin tout ça, non ?
O tempora… Les occasions de voir dans toute chose un signe de notre décadence ne manqueraient pas si cette déploration n’avait tourné au cliché sénile. Mais tout de même. Qu’une proportion inconnue mais substantielle d’électeurs parvienne à ne jamais penser à l’Antiquité confirme qu’ils ne suivent pas l’actualité ou qu’ils ignorent tout de l’Histoire, plus probablement les deux à la fois. On ne peut pas s’intéresser à tout…
O tempora ! Il y a quelques décennies, mettons un bon siècle pour être sûr, la sphère publique était imprégnée de références antiques. Trempée, même : elles dégoulinaient de partout. Dans un journal, un livre, un discours, on se devait d’émailler sa prose d’allusions et de citations en latin. On ne traduisait pas : le public était censé comprendre et même trouver le vague rapport avec la question traitée. On s’enivrait d’antonomases : quoi que ça puisse être, ça avait de l’allure.
Même pour les non-juristes il est encore possible de tomber ça et là, trop rarement, sur un adage antique mais dans l’ensemble les inclusions latines ne survivent plus guère que chez des auteurs enclins au pédantisme [1].
Caligula II : Le retour de la menace
L’art désuet de l’antonomase a pourtant fait un retour salué lorsqu’en France le sénateur Malhuret s’est dressé devant ses pairs pour résumer la situation avec une éloquence toute cicéronienne :
Washington est devenue la cour de Néron, un empereur incendiaire, des courtisans soumis et un bouffon sous kétamine chargé de l’épuration de la fonction publique.
L’envolée était d’autant plus habile que personne à la Maison-Blanche, ne risquait de savoir à qui il pouvait bien se référer. En revanche, ceux capables de saisir l’analogie auraient pu chipoter. Néron, vraiment ? Il paraît qu’on l’aurait un peu diffamé. Son oncle Caligula aurait peut-être mieux convenu : tout aussi corrompu mais encore plus cinglé dans le genre cruel, il voulait dit-on confier les plus hautes fonctions de l’État à son cheval, mettait du doré partout et se prenait pour un dieu. Sans parler de ses affaires de harcèlement sexuel. Un portrait très actuel en somme. Un peu chargé clament des historiens, mais plutôt idéalisé au bout du compte : qui n’aimerait voir des chevaux nommés ministres ou juges à la Cour suprême à la place de leurs actuels titulaires ?
Pourtant évoquer Néron ne manquait pas d’à-propos. Pas seulement parce qu’on l’a accusé d’avoir détruit sa propre capitale pour satisfaire sa vanité architecturale, mais surtout en mémoire d’un héros d’arrière-plan dont on pouvait craindre l’espèce disparue : si Trump était Néron, alors Thrasea manquait cruellement au Congrès des États-Unis depuis la dernière élection.
La gloire de ce dernier remonte au jour où l’empereur avait réclamé les félicitations du Sénat pour avoir occis sa maman. Agrippine n’était pas une bonne personne non plus, d’accord, personne n’allait pleurer cette harpie. Mais tout de même, assassiner sa propre mère, qui plus est deux fois le même jour (la première subtile, la seconde moins discrète mais plus efficace), n’était pas une pratique très bien vue au Capitole.
En tout cas pas par Thrasea qui, avant que ses collègues ne lèvent la main en baissant la tête pour complimenter le matricide, se leva et sorti du Sénat sans un mot. Son aura médiatique[2] bondit aussitôt en sens inverse de son espérance de vie, au point d’en faire à jamais le symbole de la dissension suicidaire.
Justement le genre de fantôme qui, ces deux dernières années, ne semblait guère hanter la conscience des élus républicains. Il aurait pourtant suffi d’une poignée de Thrasea aux bons moments pour empêcher leur chef de précipiter la chute de l’empire américain. Comparé aux glaives romains le risque n’était pas bien grand, tout au plus une enquête abusive du ministère de la justice et peut-être une perquisition frivole du FBI, mais tous ou presque ont préféré baisser la tête en levant la main (les scrupules semblent se multiplier depuis que la soumission aveugle a perdu toute valeur électorale, mais les résistants de la dernière heure passent rarement pour des modèles d’intégrité).
Dormir à côté d’un trésor
Décidément, il faudrait conseiller aux internautesses dont le conjoint parviendrait bizarrement à ne jamais penser à Rome de s’en débarrasser au plus vite. Qu’un supposé adulte arrive à ne pas y songer alors que l’actualité se donne chaque jour tant de mal pour l’évoquer est plutôt mauvais signe.
Serait-ce qu’il est trop occupé à s’abreuver en ligne de potins de célébrités et de fausses nouvelles ? Dans ce cas, signalons-lui qu’il se comporte justement en pur gréco-romain. Avec ou sans écrans, la fama (la renommée ou la rumeur), rapporte Virgile, est « de tous les maux le plus véloce : sa mobilité lui donne de la vigueur et la marche accroît sa force ». La voici qui se diffuse partout, tissée « d’yeux vigilants, de bouches bavardes, d’oreilles dressées. »
La nuit, elle vole entre le ciel et la terre, sifflant dans l’ombre, et ne ferme pas les yeux pour se livrer à la douceur du sommeil […] attachée à des fictions perverses autant que messagère de vérité. Elle se plaisait à répandre partout les propos les plus divers et diffusait à la fois des faits réels et d’autres qui ne l’étaient pas [3]
Rien à voir avec notre époque, peut-être ? Regardez donc les téléphones autour de vous. 2000 ans ce n’est rien.
Pour illustrer tous leurs articles sur la destruction de la pensée par les réseaux autrement qu’avec ces sempiternels clichés d’ados écrans en main, les journaux n’auraient qu’à regarder en arrière. Voyez Fulvia, une influenceuse très suivie l’époque, jouer distraitement avec la tête tranchée de Cicéron, le père de l’humanisme. Ça c’est de la métaphore !
Même ce genre de déploration sur la frivolité de la jeunesse est l’écho (entre autres) d’un personnage de Tacite, boomer avant la lettre : « l’éloquence, comme les autres arts, est déchue de son ancienne gloire, non par la disette de talents, mais par la nonchalance de la jeunesse, la négligence des pères, l’incapacité des maîtres, l’oubli des mœurs antiques [4] ».
Si ceux qui, comme les Lotophages (les camés de l’Odyssée [5]), ont perdu la mémoire de ces histoires sont tant à plaindre c’est que leur jugeote est aussi amputée que la tête de Cicéron, coupée d’un trésor inégalable. Avec toute la souplesse anachronique qui s’impose, chacun peut y fouiller à tout instant pour en exhumer des avertissements salutaires et des repères frappants. Là, un peu défraichis mais toujours fonctionnels, s’entassent tous les prototypes des vices et vertus contemporains, tous les dangers de l’avidité de pouvoir ou d’argent et une foule d’autres exemples ou de préceptes indispensables : rien qu’avec Cicéron on n’en finirait pas [6].
Les historiens-chroniqueurs de l’Antiquité ont même veillé à nous faciliter la tâche en épurant un peu leurs récits pour que la noirceur des uns et la vertu des autres se distinguent plus clairement. Laissons les érudits nuancer, c’est de ces clichés-là que nous avons grand besoin.
Usages et bricolages
On trouve tout ce qu’on veut dans le coffre magique de l’Antiquité, l’ennui est qu’on peut ensuite en faire ce qu’on veut. Les révolutionnaires américains y avaient déniché un chapeau rigolo, le bonnet phrygien des affranchis (que leur ont ensuite piqué les français), mais Mussolini en avait de son côté tiré un bibelot bizarre, le faisceau de licteur dont il a fait l’emblème de son mouvement. Bien que le nom du fascisme vienne justement de ça, il reste avec le bonnet un des symboles de la République française : apparemment elle ne jette rien…
Que Pétain ait adoré cet ustensile se comprend, mais sa persistance en France est plutôt étrange, surtout après la vague de cancel culture qui a secoué le Nouveau Monde. Une explication favorable pourrait être le refus d’abandonner les souvenirs romains aux mains des malfaisants.
Dans ce cas d’accord, car quand les mauvais garçons fouillent dans les antiquités latines, ce n’est pas pour en faire des pieds de lampes. Il importe de les agripper fermement pour empêcher qu’on les transforme en armes : comme pour l’Évangile, l’art millénaire du contresens éhonté atteint ces temps-ci de nouveaux sommets (souvent grâce aux mêmes interprètes).
Voyons par exemple le Cato institute. Donner le nom de Caton l’ancien à ce laboratoire de pensée de l’ultraconservatisme pouvait sembler judicieux, l’intéressé étant sans nul doute un réactionnaire impénitent. Mais il y un hic. S’ils s’étaient un peu mieux documentés, ils auraient découvert que leur modèle était un ennemi acharné du luxe ostentatoire et de la corruption politique. Comme saint patron, on pouvait trouver mieux qu’un si intègre défenseur du bien public. Suggérons-leur plutôt Verrès ou d’autres du même acabit : il y en a plein le coffre.
J.D. Vance et ses homologues comme Steve Banon gagneraient eux aussi à compléter leurs lectures. Pendant que leurs fans ne songent jamais à Rome, eux y pensent semble-t-il tout le temps. En l’occurrence à sa chute : l’effondrement de l’Occident, analogie historique à la clé, est précisément ce qui les motive et justifie à leurs yeux toute manœuvre pour l’empêcher.
Passons sur le pronostic. Outre que j’avoue moi-même une certaine tendresse pour la culture occidentale malgré ses défauts (n’étant toujours pas persuadé que les autres sont bien préférables), il est vrai que son avenir semble moins radieux que jadis. Du moins si l’on accepte l’alternative absurde entre prévaloir et mourir. Mais ce sont surtout le diagnostic et donc le traitement qui en découle qui sont boiteux et donc nuisibles au patient.
La cause de l’effondrement des civilisations en général et de l’Empire romain en particulier a suscité au fil des siècles une multitude d’hypothèses dont on peut tirer au moins deux enseignements. D’abord qu’elle n’est pas unique : en histoire comme en sciences sociales, les explications monofactorielles sont toujours fausses, même elles sont les plus séduisantes. Ceci ne provoque pas cela, jamais, ce serait trop simple.
Ensuite et surtout que parmi tous les facteurs avancés, le plus déterminant semble justement être celui que les ultraconservateurs ne veulent surtout pas voir… L’historien-politologue Polybe l’avait déjà montré alors que Rome était encore en pleine forme : pour qu’un quelconque modèle de société perdure, il faut que ses citoyens y tiennent un peu. Or, soulignait-il, rien ne détruit plus cette adhésion que la captation indécente des richesses par une petite élite et son accaparement du pouvoir. Aristote avait plus ou moins suggéré la même chose auparavant, mais si l’on préfère des démonstrations plus modernes on pourra consulter les confirmations de chercheurs contemporains comme Turchin ou Levitt [7].
C’est embêtant, parce que l’OCDE signale que le sentiment d’injustice ne cesse de s’accroître dans les pays occidentaux étudiés.
Voilà voilà… J.D. Vance, à toi de jouer… Ah oui, juste au passage, une autre cause parfois avancée est l’impact social de transformations climatiques. Oui, à Rome, déjà.
Doit-on vraiment résister aux envahisseurs ?
Apparemment, les albums d’Astérix valent bien les sources historiques des fondamentalistes. Mais est-ce une saine lecture pour les enfants ? Si la poignée de Bretons rétrogrades était sympathique tant qu’elle résistait encore et toujours à l’envahisseur, elle est un peu moins plaisante depuis qu’elle a gagné. Pas sur le terrain, sur les campus où une pluie de coups a fini par mettre en déroute les légions romaines et les phalanges grecques.
Mille voix juvéniles y appellent à en finir avec toutes ces histoires de vieux mâles blancs et à décoloniser au plus vite notre culture. Les universités sont ravies de se montrer à l’avant garde en fermant les programmes de grec ou de latin : ça fait autant d’économisé pour payer plus de consultants informatiques.
J’aurais tout de même une objection. Et je sais de quoi je parle : aucun peuple n’a sans doute été colonisé aussi longtemps que le mien, ni n’a vu sa culture éradiquée à ce point. Il ne reste à peu près rien de sa langue et pas grand-chose de sa mémoire. Pas même une danse folklorique, ce qui est déjà un avantage.
Il s’est bien révolté une ou deux fois - on a sa dignité - mais le soulèvement de 21 était une question de taxes (notre tea party à nous). Quant au second, en 68 déjà, il concernait la politique romaine pas l’identité gauloise. Et comme toujours ils partaient d’élites locales : le peuple, lui, se moquait bien de perdre ses vieilles racines terreuses tant que ça fonctionnait. Tradition ou pas, revenir à des chefs de clans despotiques et des druides hallucinés n’était pas si tentant que ça : pour ce qui est de la prospérité, de l’art de vivre et de l’organisation le modèle des envahisseurs était bien meilleur. Sans parler de l’architecture. Et de la bouffe...
Oui oui, tout ça ressemble plus à un scénario de BD qu’à un manuel d’histoire (on reste dans le thème Astérix), mais c’est au moins aussi rigoureux que ces idéalisations romantiques de coutumes ancestrales qu’on se transmet complaisamment un peu partout ailleurs. Ce n’est pas pour rien que mon peuple est l’un des rares à célébrer sa plus ancienne défaite par des toponymes : les rues d’Alésia à Paris et à Québec.
Il est vrai qu’il a eu plus de chance que beaucoup d’autres : bien des colonisations ont été au mieux parasitaires, au pire ignobles. Y compris celles que les descendants des Gallo-romains allaient plus tard infliger à d’autres peuples. Mais lorsque les envahisseurs sont habiles et les vaincus ingénieux, on peut parfois s’entendre : même imposé par Rome, le progrès avait décidément du bon.
C’est en tout cas ce que commémore la totalité des symboles de la France : pas seulement le bonnet phrygien de Marianne et l’incongru faisceau des licteurs, mais aussi le fier coq gaulois claironnant chaque matin que « gaulois » lui vient du latin gallus (coq). Pas comme ces symboles celtes qui inspirent surtout l’extrême droite.
De toute façon les Celtes étaient aussi des envahisseurs : si on se met à creuser toutes ces couches de peuplements, on n’en finira pas. En revanche, les couches profondes de notre culture, dans tous les sens du terme, sont beaucoup plus nettes. Un fertile substrat grec et, un peu mélangée, une strate romaine tout aussi nourrissante : on peut faire pousser bien des choses là-dessus. Y compris les graines du christianisme primitif, qu’on soit pour ou contre, mais aussi une moisson luxuriante de philosophies et, plus généralement, l’argumentation publique, l’ironie, la liberté de penser, la logique et tout ce qui s’ensuit. Y compris le Sapere aude (Ose penser par toi-même) que Kant avait puisé chez Horace pour en faire la devise des Lumières.
Ça ne veut pas dire que la récolte plaise à tout le monde, ce qui se comprend. Quel militant passionné voudrait déguster des fruits de sagesse comme Quod gratis asseritur gratis negatur (ce qui s’avance sans argument se rejette sans argument), Audi alteram partem (écoute ce que dit l’autre camp) ou Contra principia negantem non est disputandum[8] (on ne peut débattre avec ceux qui rejettent les principes du débat) ? La raison est un poison pour l’exalté qui la vomit donc à juste titre. Elle n’a pas poussé qu’en Grèce et à Rome bien sûr, mais qu’on le veuille ou non la nôtre vient de là.
En finir avec ces histoires de vieux mâles blancs ? C’est justement ce qui est arrivé à partir du troisième siècle. Historiquement parlant, mentionner les invasions barbares ne se fait plus. Métaphoriquement, la formule reste appropriée : quand la raison s’effondre, minée de l’intérieur par l’avidité des uns et la dévotion des autres, de l’extérieur par l’impétuosité des Vandales, on en vient très vite à la regretter. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer avant que repousse timidement son rameau : l’humanisme de la Renaissance (d’« humanitas » : voir Cicéron) dopé à la culture gréco-romaine. Mais tout de même, mille ans c’est un peu long.
Que les fantômes de l’Antiquité nous protègent donc tant qu’ils le pourront et tant pis pour les réserves des spécialistes devant ce genre de raccourci. Après tout l’usage symbolique du passé remonte lui aussi à la plus haute antiquité.
Entre de bonnes mains, il fait toujours des merveilles. Il faut voir comment Diderot profite de son essai sur Claude, Néron et Sénèque pour infliger à Rousseau une raclée posthume bien méritée, mais aussi savourer au passage la désinvolture qu’il affecte :
J’ai ma façon de lire l’histoire. M’offre-t-elle le récit de quelque fait qui déshonore l’humanité ? Je l’examine avec la sévérité la plus rigoureuse ; tout ce que je puis avoir de sagacité, je l’emploie à découvrir quelques contradictions qui me le rendent suspect. Il n’en est pas ainsi lorsqu’une action est belle, noble, grande. Je ne m’avise jamais de disputer contre le plaisir que je ressens à partager le nom d’homme avec celui qui l’a faite [9].
Il y va un peu fort ! Tout esprit éclairé – et là on parle de Diderot, autant dire un champion – sait bien que ce qui nous séduit réclame au contraire beaucoup plus de méfiance que ce qui nous écœure d’emblée : dans le second cas, le travail est déjà fait.
Ce qu’il souligne est plutôt qu’il existe bel et bien deux variétés légitimes d’Histoire. La sorte pointilleuse et indécise est celle qui convient aux salles de cours et aux manuels. La version édifiante est avant tout profitable au débat public. Tant qu’on est clair là-dessus, tout va bien. Mais nous avons autant besoin de sauvegarder l’une que l’autre. Et d’y penser souvent.
Bertrand Labasse
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[1] Et alors ? Il n’y a pas de mal à ça !
[2] Mais si, il y avait des médias, les acta diurna (ou acta populi) et, notait Tacite, ceux-ci « sont lus avec un redoublement de curiosité dans les provinces et les armées pour savoir ce que Thrasea n’a pas fait. » (Annales, L. XVI, 22)
[3] Énéide, 4, 173 sq. Au passage, cette sequel de l’Illiade se situant avant la fondation de Rome, Virgile ne saurait y évoquer explicitement le comportement de ses concitoyens, mais rien n’interdit de croire qu’il y songeait en écrivant ces mots : ça sent le vécu…
[4] Dialogue des orateurs (trad. Burnouf, 1878)
[5] D’accord, Homère n’est pas plus romain que moi, mais tant qu’on voit l’idée…
[6] Juste un petit échantillon : « Quoi de plus téméraire qu’une affirmation inconsidérée ? et quoi de plus inconsidéré, de plus indigne d’un sage […] que d’adopter une idée fausse ou, dans un sujet mal exploré, mal connu, de soutenir une opinion avec assurance ? » (De la nature des dieux, L. I § 1.)
[7] Peter Turchin, End times : elites, counter-elites, and the path of political disintegration, Penguin Press, 2023 ; Malcolms S. Levitt, The Neglected Role of Inequality in Explanations of the Collapse of Ancient States. Cliodynamics, 10 (1) , 2019.
[8] Celui-là vient de Schopenhauer, mais comme il l’avait reproduit en latin il n’y a qu’à supposer que sa source est bien plus ancienne.
[9] Essai sur les règnes de Claude et de Néron et sur la vie et les écrits de Sénèque pour servir d’introduction à la lecture de ce philosophe,1782.




