QUAND LE GOLEM de l’intelligence artificielle s’est levé en titubant, il brandissait comme il se doit les accessoires traditionnels du pouvoir : la carotte et le bâton. En l’espèce un gros bâton et une toute petite carotte, mais dans laquelle des universitaires ont d’abord mordu avec appétit : des clameurs joyeuses montaient des tables des chimistes, des biologistes ou des spécialistes des matériaux.
L’assiette des études littéraires est en revanche restée vide, alors même que l’époustouflante capacité de l’IA à raconter n’importe quoi convertissait tous les champs de la connaissance humaine à l’art de la fiction. C’est pourquoi il convient de saluer l’avancée accomplie dans l’ombre par un modeste site internet dans le double domaine de la littérature expérimentale et de l’édition fantôme.
Si la seconde est en plein essor, propulsée par BookTok et Amazon, la première était exsangue : son dernier sursaut, la twittérature, ressemblait plutôt à un spasme d’agonie. Seule la critique « interventionniste » de Pierre Bayard en conservait vaguement l’écho, mais pour l’essentiel le filon de l’innovation textuelle paraissait bel et bien tari. On s’ennuyait.
Pourtant, il restait au moins une pépite à trouver : sa propre mise en abyme, l’expérimentation sur l’expérimentation. Je l’ai découverte en butant dessus par hasard alors que je cherchais autre chose.
L’abîme appelle l’abyme
Tout est parti d’une innocente passe d’escrime littéraire avec l’un de mes partenaires habituels. J’adore ne pas être d’accord avec lui, car ce diable sait manier le fleuret : croiser son fer est toujours plaisant et souvent instructif [1]. Que son prénom, Nelson, commémore une défaite cinglante ajoute du piquant. Il s’agissait ce jour-là de non-fiction. J’affirmais que le record de la factualité expérimentale était détenu par Perec et sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Il l’attribuait pour sa part à Mobile de Butor. J’avais raison, bien sûr, mais il m’a tout de même fallu battre en retraite pour un petit problème d’équipement. C’est que je n’avais jamais lu ce texte-là…
Lacune vite réparée, mais la nature non-fictionnelle de ce collage onirique, plus sensuel que narratif, réclamait un supplément de curiosité, donc d’exploration. C’est ainsi que dans une petite clairière, au sortir de la jungle des exégèses érudites, j’ai trébuché sur une interprétation de l’œuvre absolument nouvelle.
Le lieu était banal : il ressemblait à n’importe lequel de ces sites où des profs de français déposent des résumés-commentaires de livres du programme à l’intention des élèves paresseux ou inquiets. Qu’il consacre près de quatre mille mots à ce texte-ci pouvait tout de même intriguer, Mobile n’étant pas le genre d’ouvrage qu’on soumet d’ordinaire à la sagacité de la jeunesse des écoles. Mais au cas où, le site se faisait fort de dissiper leur embarras
Il n’y manquait rien : résumé, contexte historique, personnages principaux, style, intrigue, thèmes abordés, interdiscursivité, etc. jusqu’à la réception critique de l’œuvre et à son influence sur la littérature contemporaine. Comme on s’en doute, il était lui aussi un collage : une phrase sur deux avait un certain rapport avec le bouquin, l’autre s’en libérait totalement pour inventer un livre aussi différent que possible.
D’un côté il le débutorisait en le dotant d’un arc narratif, de personnages et comme il se doit d’une histoire d’amour, tous introuvables dans l’original :
Ensuite, il y a Anne, une jeune femme américaine qui devient rapidement le centre d’intérêt de Jacques. Anne est une figure mystérieuse et séduisante, qui semble avoir une connaissance intime de Mobile. Elle guide Jacques à travers la ville, lui faisant découvrir des lieux cachés et des histoires fascinantes. Leur relation évolue au fil du roman, mêlant fascination, désir et énigme [2].
De l’autre, il le surbutorisait en rêvant un livre qui lui-même ressemblait à un songe. D’une expérimentation littéraire, il faisait le matériau d’une autre expérience, repoussant ainsi les frontières de la perplexité.
J’entends déjà Nelson tirer son épée. Et alors ? Où est donc l’innovation ? À lui seul Borges a rempli toute une étagère de livres imaginaires…
Oui, oui. Et Chevillard et bien d’autres auparavant, sans compter tous les pseudo-livres aux pages vierges qui ne servent que d’accessoires de romans. Mais inventer un livre qui existe est bien plus rare. À part bien sûr dans les dissertations scolaires et certaines gloses universitaires. Sans oublier un bon nombre de critiques littéraires (un quotidien a même inventé un des miens sur la base d’une interprétation hâtive de son résumé).
Pourtant comment ne pas goûter la délicieuse ironie, surtout venant d’une machine qui en est dépourvue, d’infliger justement ce traitement à l’auteur de La Modification ?
D’accord, jouer avec le sens d’un livre qui joue avec le sens n’est peut-être pas une révolution littéraire majeure. Mais c’est tout de même plus intéressant que si l’on situait l’action de Madame Bovary au Far West ou dans les plaines de Sibérie.
Et puis, le caractère involontaire de la chose renouvelle l’image usée du singe frappant au hasard un clavier pour produire Hamlet. L’IA n’a pas inventé l’art brut, mais elle est bel et bien en train d’inventer l’art brute.
Bertrand Labasse
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[1] Charles, mon autre adversaire départemental favori affectionne plutôt le sabre : nos assauts improvisés sont donc plus rudes, mais rigolos aussi.
[2] https://livrecritique.com/resume-de-mobile-1962-de-michel-butor-un-voyage-litteraire-inoubliable/



