Coquin de sort
[Enquête] Il faudrait être voyant pour dénicher un bon sorcier. Essayons tout de même.
QUELQUE CHOSE m’arrive. Mes enfants ne m’écoutent plus, mes stylos sèchent, j’ai attrapé un lumbago et ma clef n’ouvre plus mon bureau : des inconnus ont entassé mes affaires dans une pièce plus petite. C’était prévu, je sais, comme pour tout mon département, mais quand même… Le pire est que je n’arrête pas de perdre des objets. Ils s’envolent brusquement devant mes yeux et disparaissent à jamais. On m’a sûrement jeté un mauvais sort.
Vu le prix des balles de golf, il est temps d’arrêter ça. Je ne peux pas être aussi maladroit tous les week-ends, il y a de la magie noire là-dessous. D’ailleurs, quelqu’un m’avait prévenu que j’avais un mauvais esprit. Peut-être qu’il ne parlait pas du mien, mais où trouver un bon désenvouteur ?
Avant les digicodes c’était facile, au moins en centre-ville. Des légions de praticiens bourraient les boîtes à lettres avec des cartes signalant par exemple que le Professeur Untel, grand marabout certifié, se faisait fort de vous regagner les affections perdues et d’éliminer les esprits malins. Professeur ? Faire appel à un collègue serait certainement l’idéal. Encore faudrait-il le trouver. Comme ceux que je fréquente d’ordinaire ne risquent pas de connaître ce genre de spécialiste, le bouche-à-oreille ne m’aidera pas. Heureusement, la magie d’Internet est puissante.
Les signes dans le nuage
Madame Flynn figure parmi les premiers choix de Google, ce qui prouve au moins qu’elle a les moyens. Elle ressemble en effet à une cadre d’entreprise, ce qu’elle a été durant vingt ans précise son site. Rien, en revanche, sur une initiation au clair de lune dans un cercle de pierre. Pas même de diplôme en sciences occultes. Plutôt une écoute compréhensive face aux problèmes de la vie, quelques conseils judicieux et, en cas de besoin, un peu de communication avec les disparus. Je ne veux pas parler à des balles de golf, surtout si elles se rappellent ce que j’avais dit sur le moment. Elle ne fera pas l’affaire.
Madame Goulet présente à peu près le même profil. Rien de surprenant. Après plus de vingt ans dans le secteur privé, on doit avoir suffisamment appris à lire dans les esprits pour pouvoir ouvrir sa boutique. Elle est « guérisseuse d’énergie certifiée » et membre d’une Association internationale des thérapeutes qui a peu à voir avec la médecine et beaucoup avec le développement personnel. Elle affirme aussi se défendre au tarot, mais son décor manque cruellement de hiboux empaillés et de bougies. Bien d’autres consultants s’offrent d’ailleurs à me dévoiler mon avenir, ce qui ne me tente pas du tout. Sauf s’il ressemble à mon présent habituel, juste un peu moins frustrant le samedi et si possible pour longtemps.
Gardons la tête froide. Dans un cas comme le mien, il importe de procéder avec méthode, en commençant par l’examen et le diagnostic. Maître Nanda semble tout indiqué. Son site affiche même une note de 4,9 étoiles sur 5. Il ne dit pas où, mais c’est tout de même quelque chose. Attaché en outre aux plus anciennes traditions, il s’est fait imprimer le genre de cartes qu’une boîte aux lettres nostalgique recevrait avec plaisir.
Elles témoignent de l’étendue de ses pouvoirs, des problèmes financiers aux chagrins d’amour, mais le combat contre la magie noire figure en tête de la liste. Comme mon garagiste, il sait passer de l’analyse des symptômes à leur traitement et ses réparations sont garanties à 100%. C’est marqué. Voilà l’homme qu’il me faut ! Rendez-vous vendredi.
Dans l’antre des forces étranges
La maisonnette en briques a été repeinte. Dans les tons gris et noir, comme il se doit, mais rien ne suggère que les enfants tentés par du pain d’épices finiront dans un chaudron. Du reste, des affichettes proclament que le maître des lieux est sur terre pour servir les gens : ça ne doit quand même pas être avec des carottes et des oignons.
Sur ces panneaux, Maître Nanda est devenu le Pandit Kumar. Quand on combat les forces du mal, il faut savoir jongler avec les identités. Ou alors ils exercent en cabinet. De toute façon, ça reste de la vieille sagesse védique, en droite provenance de l’Inde mystérieuse. Si c’était assez bon pour les Beatles, ça me va aussi. À moins qu’il joue du sitar : je pense pouvoir en supporter quelques notes si c’est pour mon salut, mais pas beaucoup plus.
Récapitulons. Je ne veux pas en dire trop pour ne pas l’influencer, mais surtout pas mentir. Non seulement Kant dit que c’est mal, mais on ne peut pas berner un voyant extra-lucide. Un policier en civil me tire d’affaire. Son souvenir remonte au lointain passé où, comme lui, je couvrais des manifestations. Avec un bloc-notes aussi, mais pas pour la même raison. En cas de question, l’œil du pouvoir se présentait comme un anodin fonctionnaire local, ce qui était techniquement vrai. Ça l’est aussi dans mon cas.
Je n’ai pas donné mon numéro de téléphone comme le site le réclamait, mais j’avais une bonne raison : des voix me persécutent. Vrai aussi. Je ne supporte plus ces appels qui veulent me vendre je ne sais quoi. Ils doivent faire partie de la malédiction, en tout cas ils en méritent une.
En y repensant, ma liste de phénomènes étranges s’est allongée. J’ai l’impression que des tas de gens m’espionnent quand j’utilise Internet et des silhouettes rôdent régulièrement devant chez moi à la tombée de la nuit. Elles laissent des colis Amazon pour que je ne me doute de rien, mais je ne suis pas dupe. Pour couronner le tout, j’ai récemment entendu des sons à glacer le sang dont l’origine magique est attestée par tous les spécialistes[1].
Heureusement, la délivrance est derrière cette porte…
Les fruits de mer ont le dernier mot
L’homme qui l’ouvre a de l’allure. Tunique en soie jaune, pantalon orange, pieds nus et au front la marque rouge réglementaire. Avec ça une bonne tête ronde, une barbe noire peu menaçante et un sourire chaleureux. Je le trouverais plutôt sympathique si je ne le savais, comme les sociétés de crédit et les casinos en ligne, capable de contrôler une source de puissance millénaire : la détresse des plus démunis. L’espoir fait vivre, parait-il, mais surtout ceux qui savent capter l’énergie du désespoir. Le mien me coûte déjà 75 dollars, assez pour six mois de balles de golf. Il faudra qu’une visite suffise.
Me prenant par la main, il me fait assoir à côté de lui sur un vague canapé. Silence. Sourire. Silence. Il me fixe intensément, mais on dirait qu’il a du mal à lire dans mon esprit. Normal, ça m’arrive aussi. Il engage donc la conversation sur le temps qu’il fait. Pour ça je préfère consulter la météo. À force de silences gênés et de bavardages avortés, je finis par comprendre que nous attendons que la salle de consultation se libère. Une longue psalmodie résonne enfin derrière la porte. Encore quelques tintements de cloches et une patiente sort. C’est à nous.
Un autre praticien est là, plus élancé. Impeccable aussi, mais en noir de la tête au pied. Le sanctuaire compense, couvert d’images bariolées de divinités diverses et rempli de statuettes mystérieuses. Beaucoup de coupes de fruits aussi, de fleurs séchées et de guirlandes. C’est du sérieux.
Sur la table, un registre d’admission. Questions de routine, réponses évasives quoique pas vraiment fausses. Il insiste pour me dire mon avenir, mais, en authentique extra-lucide, perçoit vite ma réticence. Il est temps d’en venir aux faits.
— Je ne sais pas si j’ai bien fait de venir, mais… j’ai besoin de savoir… comment quelqu’un peut-il être certain qu’il est victime d’un mauvais sort ?
Autant demander à un boulanger s’il vend du pain. Il en était sûr rien qu’à me voir. L’autre confirme : une entité sombre plane au-dessus de moi, peut-être même plusieurs. Le sâdhu en couleurs fait preuve de doigté. Il prend place derrière le bureau, me prend doucement le poignet et se concentre, les doigts sur une veine. Je connais bien ce rituel-là. Il va probablement mesurer ma tension ensuite. Inutile : le diagnostic est confirmé. Pour être absolument certain, on me fait lancer une poignée de coquillages vernis sur la table : rien ne peut échapper aux fruits de mer, il sufit de savoir les lire.
Apparemment, le sort est d’intensité moyenne. Il remonte à un bon moment, une femme…
Même réduite à la moitié de l’humanité, la liste des suspects reste longue. Pour m’en tenir aux malédictions explicites, je passe mentalement en revue les questionnaires que mon université soumet aux étudiants après chaque cours. Les réponses franchement malveillantes y sont très rares, mais il y en a eu : les mots font encore mal, l’orthographe aussi. Elles sont hélas anonymes, sans quoi personne n’oserait écrire des choses pareilles. Aucune piste là non plus, donc…
Peu importe, il n’y a qu’à extirper les mauvaises vibrations ! Doucement, m’explique-t-on avec patience, ça réclamera beaucoup de préparation, une dépense d’énergie épuisante et des produits spéciaux. Ah oui… et aussi de l’argent. Prévoir au moins 550 dollars.
Le carnet de rendez-vous tente de m’aspirer, mais je l’esquive par une ruse qui m’avait déjà servi chez un cardiologue : plutôt que de se ruer à tout hasard sur une liste de traitements onéreux, pourquoi ne pas attendre de voir si les symptômes se confirment ? Elle marche une fois de plus.
La voie du salut, ou presque
Je ne suis pas trop surpris par ces complications. Les vidéos que j’avais d’abord consultées sur mon problème m’avaient prévenu que la rédemption serait longue et difficile. L’alignement des épaules, la position des mains, des pieds, du club, l’angle des bras, le pivot des hanches… tout semblait conspirer à me nuire.
Décidément, ma résolution ne sera jamais à la hauteur de si grands défis. Il faut pourtant faire quelque chose : l’été se rapproche et les disparitions vont recommencer. J’ai appris à lire l’avenir dans mes cartes de score de l’an passé et il ne se présente pas bien.
Je pourrais peut-être persuader un prêtre des environs de bénir mes clubs... À la réflexion, l’idée me gêne un peu. Quoique ça se fasse pour des bateaux, des piolets et toute sorte d’articles de sport, il est préférable que des vies en dépendent. Sauver son estime de soi risque de ne pas suffire.
Pactiser avec la concurrence m’attire encore moins. De nature plutôt inclusive, je ne voudrais surtout pas stigmatiser les créatures des enfers, mais un incident de jeunesse me retient. Depuis le jour où, pour impressionner une jolie blonde, j’avais bêtement défié une vachette camarguaise dans une arène du Midi, je reste à bonne distance de tout ce qui possède une queue et des cornes. Surtout des cornes.
Je crois que je vais plutôt invoquer un très ancien fantôme. Sous la poussière des siècles, l’esprit de Sénèque a conservé tout son pouvoir. Le stoïcisme ne règle aucun problème, mais il apprend à vivre avec.
Bertrand Labasse
[1] Si une voyante de la famille n’avait pas prédit à un ouvrier du New Hampshire que ses filles deviendraient un groupe pop célèbre, il n’aurait pas forcé les malheureuses à quitter l’école pour devenir The Shaggs, à se produire sous les quolibets et même à enregistrer un disque alors qu’elles étaient tout à fait incapables d’accorder leurs guitares, leurs voix ou au moins leur tempo. La batteuse avait même trouvé le moyen de combiner les propriétés jusque là inconciliables d’être terriblement monotone et totalement imprévisible. La diseuse de bonne aventure avait pourtant vu l’avenir : elles sont bel et bien entrées dans l’histoire de la musique par leur négation absolue du concept même de musique. Hélas, l’ancien sortilège (Diabolus in musica !) a gardé toute sa puissance : après l’écoute il faut un bon moment pour retrouver une audition normale, ce qui aurait été bien pire pour elles si elles en avaient eu une.



