Couper la banane en deux
Un fruit presque innocent est pris dans des batailles qui le dépassent. Des compromis sont-ils encore possibles ?
[Cette chronique faisait partie d’une petite série prototype destinée à un quotidien d’Ottawa, mais la chose n’a pas abouti. Entre autres parce qu’il avait entre-temps embauché ma fille : on conviendra que deux Labasse seraient beaucoup trop pour un seul journal]
POUR LES FRUITS comme pour les humains, célébrité et déchéance sont souvent proches. Ainsi Comedian, l’œuvre de Maurizio Cattelan consistant en une banane scotchée sur un mur, s’est-elle vendue 6,2 millions de dollars à New York. C’était peut-être pousser l’inflation alimentaire un peu loin, mais tout de même un beau retour pour un fruit dont les heures de gloire remontaient aux gags du cinéma muet.
Hélas, au même moment, une controverse bananière enflait en Suède où des ordres venus de haut exigeaient que le délice jaune soit éradiqué des compotiers officiels. Son très douteux passé colonial n’est pas en cause, mais une ministre ne le supportait tout simplement pas.
C’est qu’elle souffre de bananophobie aiguë, ce qui n’a rien de drôle. Surtout pour elle : vous pouvez avoir la phobie des araignées, des factures de garagiste ou de l’art de Maurizio Cattelan, personne ne rira de vous, mais les bananes c’est une autre affaire.
Même sur des réseaux enclins à la polarisation, susciter deux polémiques aussi différentes en même temps n’est pas à la portée de tous. On pourrait peut-être désamorcer ces banana split en coupant en deux le fruit du délit : une petite réduction de prix pour l’œuvre de Cattelan et, en Suède, de simples panneaux d’avertissement autour des compotiers contaminés.
À Ottawa, on n’a même pas besoin de telles demi-mesures. D’abord parce que la fureur suscitée jadis par Voice of fire pourrait avoir y épuisé les réserves d’indignation contre l’art moderne : la toile de Barnett Newman trône maintenant depuis plus de trente ans au Musée des beaux-arts sans plus enrager quiconque.
Ensuite et surtout parce que l’Ontario garde sur la conscience d’être la province où l’on a pour la première fois posé une tranche d’ananas sur une pizza. Même rebaptisée « Hawaïenne », peut-être pour masquer les traces, cette profanation y discrédite à jamais tout jugement en matière de fruits.
On se bornera donc à verser au dossier sans autre commentaire l’argument décisif d’une vieille chanson française : « Vive les bananes, parce qu’y a pas d’os dedans ».



