Dites-moi ce que vous aimez…
Nos goûts nous trahissent-ils vraiment ? Ça peut dépendre de qui les partage…
SI L’ON EN CROIT Donald Trump, ce qui est beaucoup demander, son film préféré serait Citizen Kane. La nouvelle n’est pas nouvelle sauf pour ceux qui croyaient comme moi, depuis sa confidence à un journaliste du New Yorker, qu’il s’agissait de Bloodsport. Un petit film d’arts martiaux de 1988 qu’il jugeait « fantastique, incroyable » quoique les critiques aient été d’un tout autre avis.
Une telle révélation se reçoit comme un coup de pied de Jean-Claude Van Damme : le président et moi chérissons donc le même film ! Même s’il n’y voit probablement qu’une success-story de millionnaire, un sophisme tranchant comme une hache flotte désormais sur ma nuque : tu aimes Citizen Kane, or Donald Trump l’aime aussi, donc…
Ce couperet imparable, la culpabilité par association, est réputé être l’arme par excellence des militants progressistes. Il est vrai qu’ils l’utilisent à tour de bras, parfois sans trop de scrupules, mais comme toutes les armes il n’a pas de camp. À Chicago, des portraits de Fidel Castro, de Ted Kaczynski (alias Unabomber) et de Charles Mason (neuf meurtres) ont fleuri sur des affiches d’autoroute, accompagnés d’un sobre slogan : « Je continue à croire au réchauffement global. Et vous ? » Et moi ? Pareil ! Décidément, j’ai semble-t-il d’étranges complicités intellectuelles…
L’institut Heartland, une officine financée par les pétroliers, comptait enrichir cette campagne publicitaire d’une photo d’Osama ben Laden. Je ne comptais pas changer d’avis. Pourtant, j’ai toujours vécu dans la terreur de la culpabilité par association : quand une citation imprudente peut suffire à ruiner un texte, voire une réputation, on apprend vite à surveiller ses références.
L’affaire Citizen Kane pousse à aller plus loin : faut-il aussi réviser ses goûts personnels ? Depuis que Y.M.C.A., l’hymne disco des marches de la Fierté a égayé (si l’on ose dire) la victoire du président États-Unien, plus d’un fan des Village People a dû expurger sa liste de lecture. À quoi bon ? De toute façon, il devient de plus en plus difficile à quiconque d’échapper aux remontrances de la polarisation culturelle, à moins d’abjurer la culture en général.
Dans le monde des lettres, à l’inverse, quelques très mauvais garçons bénéficient d’une immunité suspecte. Chez les passionnés de lecture, activité assez casanière, on doit savourer le frisson de la transgression par procuration, ce qui pourrait expliquer le génie que beaucoup prêtent à Sade et Céline.
Mais après tout, peut-être est-ce seulement littéraire. Dans ce cas le danger est partout. À l’examen, un bon nombre de mes propres auteurs favoris, dont Borges, Mishima, Vialatte ou Tesson, sont de solides réactionnaires. Les deux premiers avaient même des opinions plutôt repoussantes...
Tant pis. Même si je préférerais encore partager une salle de cinéma avec Trump, malgré le risque qu’il me vole mon pop-corn, qu’une tribune politique avec Borges ou Mishima, je n’abjurerai rien. Un goût littéraire n’est pas un délit, même par association.
Bertrand Labasse
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