Est-il mal de se délecter de sanglots trumpistes ?
Peut-on se croire une bonne personne et éprouver, admettons-le, un brin de satisfaction devant la peine d’autrui ?
ILS ONT VOTÉ Trump, leur vie est maintenant dévastée. Les témoignages d'électeurs en détresse se multiplient en ligne. Des salariés réalisent trop tard qu’ils faisaient partie de la caste de profiteurs qu’ils voulaient éradiquer. Des patients républicains sont privés de leur traitement médical. Des parents à casquette rouge perdent le soutien scolaire nécessaire à leurs enfants. Un citoyen anti-immigration est interpellé et menotté pour des traits supposés hispaniques. Le très militant mouvement Arab Americans for Trump se débaptise piteusement…
Ça ne fait que commencer, mais partout enfle une même clameur, « nous n’avons pas voté pour ça. » Si. Il fallait s’informer.
On pourrait passer des heures à contempler ce flot de regrets, d’amertume et parfois de larmes si une pensée lancinante ne gâchait la fête. Peut-on se croire une bonne personne et éprouver, admettons-le, un brin de satisfaction devant la peine d’autrui ?
En allemand, où l’on a un mot pour tout, ce plaisir pervers s’appelle Schadenfreude. Schopenhauer est formel, il n’y a « d’indice plus infaillible d’un cœur décidément mauvais ». Aïe ! Même quand la victime a contribué à ses malheurs ?
S’absoudre ainsi serait une pente glissante : si tous ceux qui ont été bernés par des croyances ineptes ne devaient s’en plaindre qu’à eux-mêmes, on finirait par refuser toute compassion aux dupes des escroqueries bancaires ou même aux membres de ces sectes qui disparaissent dans un supposé « suicide » collectif.
Hélas, on dirait bien que l’actualité teste de plus en plus durement les limites de notre pitié depuis une décennie ou deux. Durant la pandémie, il fallait être un saint pour ne pas hausser les épaules (au mieux…) en apprenant qu’un militant anti-vaccination de plus venait de mourir pour ses idées, lâchant dans son dernier souffle que le virus n’existait pas, ainsi qu’une grosse bouffée de celui-ci.
Le dilemme est moindre lorsque le malheur des autres ne vient pas de leur manque de jugeote. J’avoue avoir savouré le spectacle des cadres de la banque Lehman Brothers quand ils l’ont accompagnée dans la chute causée par leur dévorante avidité. Le temps embellit parfois les souvenirs, mais je crois bien revoir l’un d’eux sangloter près de ses cartons en évoquant devant la caméra la luxueuse villa qu’il n’avait pas fini de payer. Il ne m’a guère ému. Je dois être une mauvaise personne…
Pas au point, cependant, d’approuver le moins du monde un assassinat comme celui du patron de la société UnitedHealthcare, si profitable pour ses actionnaires, si impitoyable pour ses assurés. L’approuver, sûrement pas, mais… serais-je le seul à avoir songé à une remarque (abusivement) prêtée à Marc Twain : « je ne souhaite la mort de personne, mais il est des avis de décès que je lis avec plaisir » ? Inappropriée peut-être, gênante sûrement, mais insistante.
La quantité précise de compassion à distribuer aux États-Unis n’est décidément pas facile à doser ces temps-ci, d’autant que les besoins là-bas ne devraient pas cesser d’enfler dans un avenir prévisible et que l’on risque même d’en manquer pour notre consommation locale.
Je dois donc rationner fermement le peu que j’allouerai tout de même aux premières victimes trumpistes de Trump. Schopenhauer pensera de moi ce qu’il voudra, mais un point m’a frappé. Dans leurs messages de détresse, un thème saillant se remarque : « je n’avais pas réalisé que ça pouvait m’arriver à moi ». À d’autres peut-être, mais pas à eux-mêmes. Qu’ils se débrouillent donc avec leur conscience, je m’occuperai de la mienne.
Bertrand Labasse



