IL N’EST PAS FORCÉMENT DÉPLAISANT d’approuver des gens qu’on apprécie peu. À titre d’exemple, je soutiens fermement la position du président des États-Unis sur le changement d’heure annuel. Ce qui, outre l’espoir de se débarrasser sous peu d’une telle nuisance (on parle de l’heure d’été, pour le président ce sera plus dur), est la marque d’un jugement équilibré. D’un côté la stabilité horaire, de l’autre à peu près tout le reste… l’important est que la pesée soit impartiale.
Hélas, le brouhaha de l’actualité oblige un peu trop souvent à sortir sa balance, au risque de s’y coincer les doigts. C’est ainsi que me voici bon gré mal gré du même avis que les médias du groupe Bolloré et même le Kremlin quant à l’expulsion par la France de Xenia Fedorova, chroniqueuse russe appointée (aussi ?) par la chaine CNews et d’autres satellites du groupe. Dont les dirigeants ont aussitôt protesté :
Dans notre pays, chacun doit pouvoir s’exprimer, être contesté, être critiqué, être contredit. Mais nul ne devrait être condamné à l’effacement public en raison de ses opinions. […] la liberté d’expression, c’est d’abord la liberté de celui qui ne pense pas comme nous. Sans cette liberté, il n’y a plus de pluralisme. Il n’y a plus de débat. Il n’y a plus de démocratie. Tout le reste n’est que censure qui ne dit pas son nom.
Versons sur l’autre plateau les bribes de la version des pouvoirs publics rapportées dans la presse :
Son comportement porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État [et] constitue pour ce motif une menace particulièrement grave et actuelle pour l’ordre public [. En] déployant ses narratifs, [elle] s’inscrit comme un relais des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes [et] contribue à la diffusion d’un discours de désinformation et de déstabilisation [visant] à saper la confiance des citoyens européens et en particulier des citoyens français en leurs institutions.
À première vue, les deux thèses ont l’air de s’équilibrer. On y reconnaît avec lassitude une résurgence de plus du lancinant paradoxe de Popper [1] : une société trop tolérante envers les ennemis de la tolérance favoriserait leur victoire, donc la fin de la tolérance.
Le problème se niche évidemment dans l’adverbe « trop ». Saint-Just et ses amis montagnards avaient donc simplifié la question : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». L’origine de la phrase est douteuse, mais les têtes des plumitifs adverses, modérés ou simplement dubitatifs n’en ont pas moins volé et avec elles la toute jeune liberté de la presse. Elle n’avait que quatre ans.
C’est que la France, autoproclamée championne de la démocratie, n’a jamais bien saisi l’utilité de la liberté d’expression. Sa répugnance atavique fascinait déjà César, lequel remarquait avec envie que dans plusieurs cités gauloises, les mieux gérées à son avis :
c’est une loi sacrée que celui qui apprend, soit de ses voisins, soit par le bruit public, quelque nouvelle intéressant la cité, doit en informer le magistrat, sans la communiquer à nul autre, l’expérience leur ayant fait connaître que souvent des hommes imprudents et sans lumières s’effraient de fausses rumeurs, se portent à des crimes et prennent des partis extrêmes. Les magistrats cachent ce qu’ils jugent convenable, et révèlent à la multitude ce qu’ils croient utile [2].
Depuis lors, l’État y veille avec une vigilance de douairière à protéger ses administrés-enfants de tout ce qui pourrait troubler leur candeur. D’où une opacité résolue, mais aussi un extraordinaire bric-à-brac de prohibitions, plusieurs centaines selon un décompte, qui effacent de l’espace public les contenus les plus variés.
Des discours généralement nauséabonds, aucun doute là-dessus, mais la capacité des politiciens à peser l’acceptable et l’inacceptable est plus que douteuse. Non seulement parce que dilater le périmètre des messages interdits est la spécialité des autocrates, mais aussi parce que, même dans les états de droit, le bien et le mal peuvent changer d’une élection à l’autre. Ainsi, toujours, en France le « rôle positif de la présence française outre-mer » (comprendre la colonisation) est-il devenu un thème d’enseignement prescrit en 2005 avant qu’une majorité ultérieure ne jette aux oubliettes cette injonction un peu désuète. En attendant le jour peut-être proche où il sera à l’inverse prohibé de discuter du degré réel de noirceur de l’impérialisme national. Même dans les pays anglophones, traditionnellement bien moins désinvoltes, on s’emploie activement à repeindre le passé tantôt en blanc tantôt en noir : les nuances de gris, fût-ce du gris sombre en l’espèce, ne font pas partie de la palette partisane.
Ce ne serait rien si ce ballottement ne touchait que des thèmes controversés, mais le plus inquiétant est que la légitimité même de la liberté d’expression titube tout autant. Émancipatrice par essence, elle était traditionnellement une valeur de la gauche où l’on conservait la mémoire des « lois scélérates » de 1893-94 contre la propagande anarchiste. Mais alors que les descendants de Léon Blum délaissaient la cause du peuple pour les effervescences identitaires, bâillonner les opinions dissonantes ne leur a plus semblé bien grave est c’est surtout [3] les conservateurs qui s’alarment aujourd’hui des atteintes à la libre expression.
Tout architecte vous le dira, s’il est bien une chose qui ne devrait surtout pas pencher d’un côté ou de l’autre, c’est un pilier. Et c’est justement ce dont il s’agit. Pas d’un concept abstrait, du pilier central de notre vie publique. Si les responsables politiques regardaient mieux le plan, ils s’aviseraient que la liberté d’expression n’est pas un vague accessoire de l’édifice démocratique ou un décor plus ou moins aménageable. C’est sa structure porteuse.
Le droit de vote, les lois, les institutions ? Pfft ! On vote régulièrement dans toutes les dictatures. On y trouve aussi des lois, des juges, des députés… La seule chose qui manque au tableau c’est la liberté d’expression, en particulier celle de la presse. À tel point que ce critère pourrait suffire à évaluer un système politique.
Le pilier, vraiment : tant qu’il tient debout, tout le reste s’y arrime ou finira par s’y accrocher un jour ou l’autre, d’où la hâte des autocrates à le raser. Plus on le fissure, plus on facilite une servitude déplaisante.
Pas besoin d’anges dorés sur une statue de la démocratie : la colonne suffit.
Une tigresse de papier
Ressortons la balance. D’un côté les arguments du groupe Bolloré semblent taillés dans le marbre le plus pur, en particulier si l’on ne regarde pas leur mise en pratique à l’antenne. De l’autre, ceux des pouvoirs publics paraissent si légers que les qualifier d’arguments ressemble à un compliment.
C’est qu’on n’allait tout de même pas laisser une influenceuse slave s’en prendre « aux intérêts fondamentaux de l’État » et saper le peu qu’il reste de « la confiance des citoyens […] en leurs institutions ». Il convenait donc que la menace « particulièrement grave pour l’ordre public » soit expulsée au plus vite[4]. Avec tant de pouvoirs, elle ferait bonne figure parmi les super-vilains d’un film de Marvel.
À condition de ne pas lésiner sur les effets spéciaux : si la tendance de cette frêle personne à raconter toute billevesée qui arrange le Kremlin est largement attestée, sa capacité à ébranler l’État, l’ordre public et la confiance des citoyens reste à démontrer au bout de dix ans d’efforts (elle s’y employait à Paris depuis 2017). Du reste lesdits citoyens pouvaient et peuvent toujours entendre les mêmes balivernes de politiciens radicaux des deux bords ou s’en abreuver en ligne : à ce qu’on sait l’ordre public, les intérêts fondamentaux de l’état et la confiance des citoyens n’en ont pas trop souffert.
Curieux comme l’aversion semble toujours un motif suffisant tant qu’on n’y réfléchit pas. Dans les années 1950, Hyman et Sheatsley s’étaient amusés à demander à des citoyens états-uniens si leur pays devrait laisser pénétrer des journalistes communistes pour qu’ils racontent chez eux tout ce qu’ils y verraient. La réponse allait de soi : Bien sûr que non, il ne manquerait plus que ça ! Bien noté, autre question : Est-ce que les Russes devaient laisser des journalistes américains… Attendez voir… Ça devient compliqué.
C’est toujours compliqué, lorsqu’on creuse dix secondes ce qu’implique ses impulsions. Bien entendu Madame Fedorova pouvait pour sa part raconter à ses concitoyens ce qu’elle voulait sur la France, son cas est différent mais encore plus compliqué.
Quoi qu’il en soit, ce qu’il peut bien advenir de l’intéressée, de son possible venin et de ses valises importe peu : qu’elle soit toxique ou négligeable, la mesure qui la vise n’a aucun intérêt en soi. Non, ce qui donne vraiment froid dans le dos, c’est l’insouciance avec laquelle on l’a justifiée : quelques allégations emphatiques, c’est tout.
Récidiviste passive
S’il y a une bonne raison de vouer l’influenceuse russe aux gémonies, c’est sa contribution passive à l’affaissement graduel du principe de la liberté d’expression en Occident. En Russie c’est fait depuis longtemps, mais si c’était là son but chez nous elle est bel et bien diabolique. Diabolique et récidiviste !
Une première fois déjà, alors qu’elle avait réussi à faire bannir sa fort douteuse chaine de télévision RT France, j’avais à regret levé un doigt timide. Je n’étais peut-être pas très objectif puisque je portais à l’époque un petit drapeau ukrainien à la boutonnière [5] : avec ou sans balance la différence entre les bons et les méchants avait été rarement été aussi nette dans un conflit récent et je préférais les bons. Mais telle n’était pas du tout la question, risquais-je dans les colonnes d’un quotidien [6] :
L’Europe et indirectement le Canada ne semblent pas réaliser qu’ils tirent sur l’une des principales idées pour lesquelles on meurt à Kiev. Un friendly fire insouciant contre un pilier de la démocratie, celui contre lequel - justement pour cette raison - s’acharnent inlassablement le pouvoir russe, ses vassaux biélorusses et tchétchènes ou ses amis chinois [Ce] n’est pas seulement une idée fondatrice, c’est aussi une idée compliquée. Raisons pour lesquelles on ne devrait y toucher qu’avec une délicatesse d’horloger. Dans ce domaine, il n’y a rien de bon à attendre d’un coup de marteau, même s’il soulage sur le moment.
Un chroniqueur du même journal me contredit peu après : ce genre de considération éthérée ne convenait pas à la gravité de l’heure.
Je me sentais bien seul, mais l’étais-je vraiment ? Des syndicats de journalistes, lesquels n’aiment pas trop qu’on touche à leur gagne-pain, avaient aussi protesté. Ils soulignaient entre autres que ni l’Europe ni les gouvernements nationaux n’avaient le pouvoir légal de jouer à leur guise sur les autorisations d’émettre (elles relèvent dans chaque pays d’instances supposées indépendantes). Dans la presse, pourtant, je n’avais pas vu beaucoup d’articles questionner le bien-fondé de la mesure. En fait, aucun à part le mien…
Ça ne se pouvait pas, ou alors nous avions bien changé. Sans remonter aux Trois glorieuses de 1830 où le peuple, typographes en tête, s’était soulevé contre l’interdiction des journaux, chaque atteinte à la liberté de la presse avait jusqu’alors suscité des protestations. Sans grand effet, il est vrai, mais tout de même on s’était inquiété de la loi contre le négationnisme ou de celle protégeant le secret des affaires. Là, rien.
Calculatrice en main
C’était terrifiant, mais aussi… intéressant. Comme ça fait partie de mon métier, me voilà donc en train de dépouiller méthodiquement les « arguments » des pouvoirs publics (ça allait vite tant ils étaient minces) mais aussi le contenu des six principaux quotidiens européens sur une période de deux semaines. Le genre de journaux dont les pages Débats débordent de diatribes pour un oui ou pour un non. Manifestement, ce thème-là n’inspirait ni les chroniqueurs maison ni les penseurs-minute externes. On ne va pas recopier le résultat de cette dissection : il est facile à consulter dans la revue scientifique qui l’a publiée [7]. Disons hélas qu’il confirmait amplement mon impression initiale.
Comme plus tard dans le cas de l’expulsion de Mme Fedorova, c’est moins la décision que la désinvolture qui l’entourait qui aurait pu chiffonner un peu les analystes médiatiques. Une radiation ultérieure, celle de la chaine C8, offre un bon point de comparaison. Le non-renouvellement de son autorisation d’émettre, venue à échéance, a été décidé en toute légalité par l’instance compétente (l’Arcom), laquelle l’a scrupuleusement motivé par les divers manquements de la chaine à son cahier des charges. Même Reporters sans frontières demandait qu’on lui coupe l’antenne, c’est tout dire, d’habitude ils n’encouragent pas tellement ça.
En somme, c’était plus ou moins l’équivalent d’un retrait de permis de conduire : ni en ondes ni sur la route on ne peut faire n’importe quoi. Que C8 ait été toxique ou pas est une tout autre question. Elle a sûrement pesé sur la sévérité de l’Arcom mais, bon, tout s’est fait selon les règles d’un état de droit. Que ces règles pointilleuses soient légitimes ou pas est encore une autre question, hautement discutable dans certains cas, mais au moins elles existent. Sans elles, pas de salut.
À l’heure où l’on s’alarme tant de la banalisation de thèmes repoussants, la banalisation inverse du mépris pour la liberté de parole par les militants et les gouvernants, mais aussi par le public si l’on en croit les sondages, a de quoi terrifier. Notre pilier se lézarde de jour en jour…
Bien sûr, la liberté d’expression n’est pas une idole intouchable et on a parfois d’excellentes raisons de l’encadrer pour tenter de conserver à l’espace public le peu qu’il lui reste de civilité, voire d’humanité. Mais ce n’est pas non plus un jouet qu’on peut malmener au gré de caprices d’enfant.
Le « libre marché des idées » où les bonnes surclasseraient forcément les mauvaises n’est qu’un vieux rêve, d’accord, il suffit de suivre un peu l’actualité pour le constater. En revanche le musellement du débat public est un cauchemar à tous les coups. Du moins si l’on apprécie le modèle démocratique et tout ce genre de choses. Auquel cas protester un peu, quitte à épauler la propagande russe, n’est pas jouer contre son camp. C’est le servir.
Bertrand Labasse
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[1] Dans La société ouverte et ses ennemis.
[2] La Guerre des Gaules, L. III, XX (trad. Louandre, 1857).
[3] De l’autre côté du spectre politique, les récentes mesures visant de façon très large l’activisme propalestinien ou environnemental en Grande-Bretagne et aux États-Unis ont cependant suscité un regain d’intérêt pour ce principe.
[4] Et d’ici-là assignée à résidence à Paris, quoiqu’étant à l’époque en déplacement à l’étranger la suppression de son visa l’empêchait de revenir s’y soumettre à cette astreinte mûrement réfléchie…
[5] Je l’ai retiré depuis, parce que je n’aime pas manifester une opinion en salle de cours, mais le petit autocollant bleu et jaune qui orne toujours ma voiture reste le seul point de vue qu’elle ait jamais affiché.
[6] « La liberté d’informer, même en Russie », La Presse, 02.03.2026. Le titre assez incongru n’est pas de moi : j’avais plus poétiquement écrit « Faut-il tuer ce pourquoi ils meurent ? », mais la formule a pu sembler un peu obscure au journal.
[7] « Établir l’acommunication : aspects rhétoriques et pragmatiques de l’interdiction des médias russes en Europe », Hermès : Cognition, Communication Politique, vol. 90, n° 2, 2022 p. 231-234.



