L'art de plaider pour l'indéfendable
Tout le monde a droit à la justice. Même ceux qui ne comprennent pas bien le mot.
QUAND LE PRÉSENT est trop sombre, il faut penser à l'avenir : ça fait souvent du bien. Un jour ou l'autre, l'actuel occupant de la Maison-Blanche se retrouvera dans son environnement naturel, c'est-à-dire devant ses juges, probablement beaucoup de juges, et il faudra bien lui trouver une défense...
Évidemment, cette prédiction repose sur des hypothèses fragiles. D'abord qu'il subsistera quelque chose qui ressemblera vaguement à un système judiciaire. Ensuite qu'il pourra trouver des avocats prêts à voler à son secours, beaucoup de leurs devanciers ayant été rayés du barreau et lui-même n'ayant pas la réputation de payer ses factures. Mais tout de même, il est grand temps de préparer son dossier. Dans l'Antiquité, les rhéteurs ambitieux montraient leur talent en composant des apologies posthumes d'Hélène de Troie, tout le monde est donc défendable, il suffit de faire l’effort.
Établissons d'abord en toute équité que l'intéressé a de bons côtés. Par exemple… voyons… Ah oui ! Il est contre la manie de changer d'heure deux fois par an. Et on dénichera sûrement un ou deux autres points positifs si on cherche assez longtemps.
Ceci mis à part, il n'y a pas grand-chose de bon à attendre du côté des faits. Ils semblent accablants et tout indique qu'ils devraient continuer à s'empiler. Or, on ne peut pas se contenter d'espérer que les vérités alternatives auront totalement éliminé les vérités traditionnelles. Dans de tels cas, l'usage est de chercher des circonstances atténuantes. Une enfance difficile, peut-être ? Difficile à plaider, même si les principes moraux que son papa lui a inculqués de gré ou de force donneraient la nausée à un loup de Wall Street.
A priori, la meilleure défense pourrait être l'irresponsabilité mentale. Il sera facile de trouver des bataillons d'experts dans ce sens, à commencer par les 27 spécialistes qui avaient publiquement alerté sur son dérangement dès 2017. Leurs règles professionnelles interdisaient ce genre de diagnostic à distance, mais le danger leur semblait trop grand. Il restera quand même un problème. Cette défense tient à un seul critère : l'accusé était-il ou non capable de discerner le bien et le mal ? On voit mal comment on arriverait à persuader un jury que toutes ses décisions, en particulier celles qui ne visaient qu'à l'enrichir personnellement, étaient prises en toute ignorance de leur vilenie.
Trop jeune pour voter
Il ne subsiste donc qu'une possibilité : l'excuse de minorité. Évidemment, ses papiers d'identité et son apparence ne plaident pas en sa faveur, mais un enfant affublé d'un costume bleu et d'une cravate trop longue reste un enfant. Son comportement évoque trop celui d'un petit caïd de cour d'école pour faire douter de son âge mental réel. Égocentrique, inconséquent, colérique, en un mot immature : tout clame que l'actuel président des États-Unis est en réalité bien trop jeune pour voter. On pourrait commencer par le priver de dessert jusqu'à la fin de ses jours, ce serait déjà ça.
Mais au juste, pourquoi devrait-on modérer les foudres de la justice pour les enfants, puisque des gouverneurs républicains semblent à deux doigts de considérer la chaise électrique comme une ressource pédagogique ? Parce qu'on admet généralement que leur cervelle n'a pas fini de se développer. Celle des enfants non plus. Selon le classique modèle cognitif de Kahneman and Tversky, le mode de pensée rapide et instinctif qui nous accompagne tout au long de notre vie tourne à plein régime chez eux, mais le mode réflexif, bien plus lent et pénible, est encore embryonnaire. En somme un assez bon portrait du président. Et aussi des acros de TikTok, persifleront des grincheux. Ne dérivons pas. Même ses amis évangélistes, qui aiment tant les citations bibliques décontextualisées, noteront avec plaisir que son cas est prévu dans les Écritures : « Malheur au pays dont le roi est un enfant » (Ecclésiaste 10:16). Au moins, ils savent à quoi s’attendre.
Les adultes qui privilégient le mode réflexif détesteraient sans doute que cet accusé-là s'en tire si facilement. Allons ! Bien sûr que ça n'arrivera pas. Mais c'est tout de même un exercice de pensée très utile. Pour le plaisir qu’on en retire mais aussi pour une raison encore meilleure : l'excuse de minorité fait rebondir la responsabilité de la faute sur ses vrais coupables. Typiquement ceux qui ont laissé leurs chérubins jouer avec une voiture ou une arme à feu.
Quelle que puisse être la défense de Donald Trump, il serait donc encore plus urgent de préparer l'accusation de tous ceux qui l'ont laissé jouer avec la présidence. En commençant par ceux qui, sans se faire la moindre illusion sur lui, l'ont soutenu dans leur seul intérêt. Il faudra peut-être prévoir plus d'inculpés que dans un super-procès de la mafia, mais tous seront à leur juste place dans le box. Et eux n'auront pas d'excuses.
Bertrand Labasse
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