Le basculement du monde
Ce n'est pas une révolution, juste une petite rotation. Mais le bouleversement culturel qu'elle traduit n'est pas anodin.
QUI AURAIT CRU que notre horizon pourrait chavirer si facilement ? Depuis toujours il était là, solidement campé entre l’est et l’ouest. Pour embrasser les panoramas des westerns, le cinéma avait multiplié des formats élargis dont les noms faisaient rêver : Cinémascope, Panavision, Cinérama. Dès qu’ils se sont libérés des lourds tubes cathodiques, les écrans de télévision et d’ordinateur se sont joyeusement allongés. Les téléphones aussi. Le monde semblait destiné à s’étaler à jamais...
Un changement de génération a suffi à le remettre debout. Les érudits auraient pu s’en réjouir, car le sens vertical est pour eux celui du sens tout court, c’est-à-dire du texte. Lorsque les Égyptiens ont réalisé qu’un rouleau de papyrus avec des lignes de 20 mètres de long ne serait pas plaisant à lire, même sous forme de rébus rigolos, ils ont inventé les colonnes et, pendant qu’ils y étaient, les titres pour s’y retrouver. Depuis lors, toute la pensée humaine a sagement coulé de haut en bas, ligne après ligne, livre après livre.
Mais cette fois, il ne s’agissait que d’échanger des messages et surtout des images. Droites, elles aussi, parfois contre toute logique. On ressent tout le poids des siècles lorsqu’on tente de convaincre des ados d’essayer de temps à autre le sens horizontal quand ils photographient un paysage. Aussi désuète qu’un bonnet de nuit, la suggestion surprend, amuse presque, mais ne convainc pas. À l’horizontale ? Pour quoi faire ?
Bon gré mal gré, les réalisateurs de télévision ont dû s’habituer à être ignorés, comme la télévision elle-même. Diffuser entre deux marges floues l’étroite bande filmée par les témoins d’un événement ne les chiffonne plus guère. Les spectateurs ont dû s’y habituer aussi.
Derrière cette étroitesse de vues, on ne risquerait rien à accuser les suspects habituels, les réseaux sociaux, TikTok et Instagram en tête. D’abord parce que c’est devenu un réflexe si établi qu’il serait grand temps d’examiner leur rôle dans l’assassinat de Kennedy et l’explosion de la navette Challenger. Ensuite parce qu’ils portent effectivement une part de responsabilité dans ce basculement, comme dans la plupart des bouleversements contemporains. Mais là comme ailleurs, s’en tenir à cette seule explication serait un peu trop simple.
Certes, le format vertical est physiologiquement celui du téléphone, c’est-à-dire de la main qui le tient et du pouce qui l’anime. Mais culturellement, il ne nous correspond pas. Ni à notre champ visuel, ni à ce que nous faisons avec. L’horizontale et la verticale ont traversé ensemble toute histoire de la peinture sans se trop disputer parce qu’elles se partageaient le travail. Le mode horizontal, dominant, était le format naturel des paysages et des groupes, le vertical celui des portraits. Les téléphones n’y ont rien changé.
Si la suprématie soudaine de la verticale est perturbante, c’est peut-être avant tout pour ce qu’elle symbolise. Le format horizontal est celui de l’ouverture au monde et aux autres, le sens vertical celui du centrage sur l’individu. Surtout lorsqu’on le tourne vers soi.



