Comment cuire une merguez
Quand tout devient politique, les joies simples ne le sont plus. Une merguez pourrait nous sauver, mais le shawarma est plus sûr.
La neige a beau s’accumuler, il est grand temps de ranger les crèches et de songer au printemps. D’autant que ces scènes de joie n’ont pas eu un joyeux Noël : outre qu’elles portent le souvenir d’une région aujourd’hui ravagée par les fanatismes religieux, elles ont provoqué des deux côtés de l’Atlantique des bouffées de rage assez éloignées du message de paix qu’elles étaient censées célébrer.
En France, des militants jurent de les éradiquer de l’espace public à grands coups d’injonctions judiciaires : aucune tradition culturelle ne saurait nuancer la version radicale du très sain (sans « t ») principe de séparation de l’Église et de l’État. À Bruxelles, une crèche grandeur nature, mais aux personnages sans visages, a symétriquement suscité la colère de conservateurs enragés par cette hérésie « charia-compatible » (sic) pourtant approuvée par l’évêché. En 2020, c’est une crèche un peu trop créative au Vatican qui avait été qualifiée de « honte », comme quoi on peut être plus catholique que le pape...
Broutilles que tout ça : un pugilat idéologique digne de ce nom ne peut se trouver qu’aux États-Unis. Pourtant, les protestants locaux ignorent tout des crèches. À côté du sapin, ils disposent plutôt des Christmas villages miniatures où des enfants jouent dans la neige devant des maisons victoriennes illuminées. Très joli et surtout dépourvu de risque idéologique. Mais on trouve aussi des paroisses catholiques là-bas, et plusieurs ont noté que la politique locale n’était pas tellement compatible avec l’Évangile. En 2019, un prêtre du Massachusetts avait plongé ses santons dans une simili-inondation en plastique. Il ne voulait pas évoquer le déluge mais le réchauffement climatique. Cette année, le même a remplacé le poupon et ses parents par un panneau indiquant qu’ils avaient été déportés par la police de l’immigration. D’autres paroisses les ont plutôt figurés en état d’arrestation, les mains entravées. La mouvance MAGA n’a pas apprécié. Il est vrai qu’elle connaît mieux l’Ancien Testament que le nouveau.
La morale sur le gril
N’ergotons pas : le calendrier nous invite à tourner la page. Après tout, c’est justement à ça qu’il sert. Quand le froid et l’époque sont trop durs, il suffit de le feuilleter pour voir revenir au loin le temps béni des manches courtes et du barbecue. Hélas, on n’est pas sorti d’affaire : le barbecue, justement, est devenu plus polarisant que des lunettes de soleil.
Si modeste soit-elle, sa contribution au réchauffement planétaire est hors de doute. On sait en outre que sa fumée révolte les personnes qui souffrent d’intolérance, médicalement pour certaines, psychologiquement pour d’autres. Mais le plus grave est qu’il est désormais politiquement vénéneux. La députée écoféministe Sandrine Rousseau a tranché : c’est avant tout un symbole de virilité mal placée, autant dire de masculinisme toxique…
On pouvait jusque là garder une conscience pure en se contentant de griller des légumes ou, au pire, en limitant un peu la viande de bœuf. Au vu de son empreinte environnementale, ce n’est pas une mauvaise idée puisque l’effort est minime : le poulet grillé (et le porc si aucun convive ne souffre d’allergie religieuse) sont délicieux aussi. Mais voilà qu’avant même de jeter quoi que ce soit sur la grille, le simple fait d’allumer l’objet vous classe apparemment dans le camp des ultras-réactionnaires.
Il reste pourtant une parade, une seule : griller des merguez. Car, nous rappelle un article de 20 minutes, « la merguez, c’est de gauche » et même un « symbole des luttes sociales ». De fait, les grils crépitants de la Fête de l’Humanité semblent constituer un alibi solide. Mais jusqu’à quel point ? Il faudra attendre l’été pour vérifier si rôtir le symbole des luttes sociales sur le symbole du masculinisme toxique protège des idéologues des deux camps ou expose au contraire à la réprobation de tous.
Enfin un refuge
D’ici là, les heureux habitants d’Ottawa pourront toujours savourer un shawarma sans trop d’inquiétude morale : non seulement les si fiévreux français ignorent pour la plupart de quoi il s’agit (ils ne connaissent que le kebab, soit quasiment la même chose), mais la métropole vient fièrement de se désigner comme la capitale canadienne du shawarma. Elle était jusque-là la capitale du pays, ce qui n’était pas si mal, mais on suppose que l’Office du tourisme a jugé que c’était trop peu pour attirer les touristes. Et puis c’était un pied de nez à sa puissante voisine, Toronto, qui a la curieuse particularité de n’avoir aucune spécialité locale.
N’importe quelle bourgade française mourrait de honte si elle n’avait pas la moindre tradition culinaire, ne serait-ce qu’un biscuit du pays, à faire valoir à ses visiteurs, mais le Canada a bien moins de passé gastronomique : il faut se creuser la tête, d’où le shawarma. Mais il faut aussi pouvoir justifier le choix d’un plat qui n’est manifestement pas né dans un camp de bucherons. Comme les élus locaux manient mieux la calculatrice que la scie à bois, ils ont fait leurs comptes : terre d’accueil et d’étudiants affamés, Ottawa abriterait le plus grand nombre de restaurants de shawarma du pays. Et bien sûr les meilleurs a poursuivi le conseil : fondé ou non, l’argument ne mange pas de pain et il est plus facile à avancer qu’à réfuter.
Pour autant, nous ne sommes plus à l’époque où des consommateurs insouciants pouvaient lever leur fourchette sans vérifier la composition morale de ce qu’il y avait au bout. On ne mange plus de ce pain-là. Heureusement, les tests idéologiques ont démontré que le shawarma était excellent pour la vertu. Originaire du Proche-Orient en général, donc exempt de toute appropriation culturelle spécifique, il est surtout un symbole d’ouverture au monde. C’est même « un grand unificateur, qui rassemble des résidents de toutes origines » a souligné le rapporteur du projet. Il aurait pu ajouter que puisque le shawarma et son jumeau le kébab1 acceptent à peu près n’importe quelle viande (principalement l’agneau et le poulet, mais pas seulement) on ne peut rêver d’un met plus inclusif, en d’autres termes plus typiquement ottavien. Il en existe même une version végétarienne. Heureux les affamés d’éthique, ils pourront finalement se nourrir.
Bertrand Labasse
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Quelques connaisseurs suggèrent que le shawarma proviendrait plutôt du nord-est du bassin méditerranéen et le kebab plutôt du sud, mais c’est difficile à distinguer au goût.




