Cultivons nos stéréotypes
Aimeriez-vous en finir avec les idées préconçues ? Le résultat ne vous plairait pas…
LES BIOLOGISTES MARINS ont beau tempêter, les requins sont assez mal vus. Les seuls qui les apprécient vraiment sont les gastronomes chinois, mais pas de la bonne façon. Il paraît qu’en plus leur aileron n’a aucun goût : on en mangerait surtout le concept, ce qui ne change rien pour eux. De leur côté, ces admirables torpilles ne boulottent guère qu’une petite centaine de personnes bon an mal an, ce qui les rendrait deux mille fois moins dangereuses que les escargots d’eau douce et à peu près autant que les aimables chevreuils (la maman de Bambi avait peut-être du sang sur les sabots1…) Pourtant, leur dentition garde quelque chose de dérangeant, surtout quand on est dans l’eau.
Steven Spielberg n’a pas aidé : même quand il parlait de bestioles infiniment plus récentes comme les dinosaures, il y en avait au moins une ou deux de plaisantes, mais pour les requins rien. Manifestement, ces super prédateurs sont la proie d’un super stéréotype et les statistiques montrent que ce n’est pas bon pour eux.
Aux commandes de notre espèce
Les stéréotypes sont rarement bons pour quiconque, encore moins quand ce sont des humains qui en sont l’objet. Comme le résume le théorème de Thomas, lorsque quelque chose est défini comme réel, alors ses conséquences sont bien réelles. La réalité proprement dite n’a rien à voir là-dedans : ce sont les représentations qui comptent, et ce sont elles qui sont aux commandes de notre espèce. D’où les injustices que peuvent subir des minorités souvent désavantagées au départ. Même en faisant la part des exagérations habituelles des activistes, les statistiques - encore elles – montrent inlassablement le poids des stéréotypes dans des domaines qui ne sont pas censés être subjectifs, comme l’emploi, la justice ou l’accès au logement.
Les généralisations abusives n’ont pourtant pas de couleur politique : l’image associée aux patrons chez les militants ne reflète guère la diversité des employeurs, voire l’utilité de la plupart, mais ses conséquences sont tout de même moins lourdes pour eux. Il en va de même pour les requins terrestres, ceux de Wall Street : on oublie que le spéculateur type est en fait un sympathique enseignant californien, mais ça n’est pas bien grave. Comme il a collectivement délégué le péché d’avidité aux gestionnaires de son fonds de pension, l’opprobre l’épargne plus ou moins. Il est donc logique que les appels les plus ardents viennent plutôt du camp progressiste : finissons-en une bonne fois pour toutes avec les stéréotypes ! C’est beau. C’est noble. C’est idiot.
Un esprit immaculé ?
Rêver d’en finir avec les stéréotypes revient à vouloir éradiquer le cholestérol ou les bactéries : dans tous les cas, ça se terminerait très mal pour nous. Sauf que dans celui des stéréotypes, on ne s’en rendrait même pas compte.
Pourtant, ça nous est arrivé dans le temps, lorsque nous étions une petite chose vagissante dans un berceau de maternité. Souvenons-nous : tout ça n’avait aucun sens ! Si une infirmière était entrée munie de gants de boxe et d’un masque d’escrime, ça ne nous aurait pas semblé plus bizarre que le reste.
Williams James, le pionnier de la psychologie scientifique au XIXe siècle, l’avait souligné justement pour illustrer l’utilité de nos idées préconçues : pour un nouveau-né, le monde n’est qu’une « confusion bourdonnante et foisonnante. »
Ses parents, en revanche, pourraient s’inquiéter de l’accoutrement de la soignante : l’idée qu’ils se font a priori d’une infirmière comprend probablement une blouse blanche et peut-être des sandales affreuses, mais pas d’article de sport… C’est que bien avant d’avoir appris comment on fait les bébés, ils avaient jour après jour accumulé, trié et résumé une foule de connaissances sur le monde qui les entourait. Si ça foisonne et ça bourdonne, ça n’est pas de la confusion mais un insecte. S’il est jaune et noir avec un gros bide, c’est un bourdon. Même sans être très calé sur les hyménoptères, on sait à peu près à quoi on à affaire.
Un concept n’est rien de plus que ça, un amalgame approximatif de propriétés « typiques ». Celles qui viennent à l’esprit (ça pique) ne sont pas forcement les plus importantes (c’est un excellent pollinisateur), mais enfin, c’est par ce système d’approximation que Kant appelait le « schématisme de l’entendement » que l’univers acquiert du sens pour nous. Que l’on finit par éviter de mettre ses doigts dans une prise ou un bourdon dans sa bouche. Et que nous refusons aux requins la sympathie qu’ils méritent paraît-il : leurs « propriétés typiques », celles qui garnissent leur mâchoire, refroidissent un peu notre enthousiasme.
Pour ne pas les assombrir plus, taisons donc aux biologistes marins qu’ils raisonnent en réalité comme le grand public… et comme les poissons qu’ils espionnent. L’intelligence de tous est par nature une pompe inductivo-déductive : elle absorbe les points communs apparents de cas isolés, c’est la phase d’induction, puis elle les rassemble pour supposer que chaque cas similaire à venir aura ces mêmes caractéristiques, c’est la déduction.
Ce cycle est la base de tout. La base de la logique qu’on appelle syllogisme (rappel scolaire : Les hommes sont mortels, or Socrate est un homme, etc.) La base de la science qu’on appelle hypothèse, modèle, paradigme, etc. Et malheureusement aussi la base de bien des idioties : les logiciens et les scientifiques passent beaucoup de temps à affiner ce processus et à en préciser les limites (voire à les dénoncer dans le cas de Popper), mais le commun des mortels a autre chose à faire. Il lui faut quand même des généralités, et vite, pour organiser le chaos du réel.
C’est ainsi que nous fonctionnons : retirez à quelqu’un ses stéréotypes et vous devrez approvisionner son innocence en couches et en biberons pour le reste de ses jours. Rien n’est plus enfantin, au propre ou au figuré, que de prétendre aborder quelque chose « sans idées préconçues ». On ne peut pas.
Socrate, justement, remarquait déjà dans le Ménon que les choses bourdonnantes et foisonnantes (là, il parlait des abeilles) présentaient forcément des propriétés communes, sans quoi nous ne pourrions les évoquer. Kant confirme, en tout cas pour les chiens2.
L’arbre qui cache la forêt
Notre esprit ne serait-il donc qu’un catalogue de stéréotypes ? Peut-on appeler ainsi l’idée la plus banale, par exemple Si c’est grand avec un tronc et des feuilles, c’est un arbre ? La rigueur scientifique impose deux précisions. D’abord que vous regardez peut-être un bambou, c’est-à-dire un très grand brin d’herbe. Ensuite et surtout que nous baignons en effet dans un catalogue de stéréotypes bourdonnant et foisonnant : la littérature universitaire, temple traditionnel de la confusion post-obstétrique.
Rien de plus normal. Depuis l’époque lointaine où l’on a réalisé que, comme le résumait Cicéron après bien d’autres, « sans avoir l’idée d’une chose, c’est-à-dire sans en avoir une représentation mentale, vous ne sauriez la concevoir ni en parler3 », le monde savant se passionne à juste titre pour ces louches briques de notre pensée. Au moyen-âge, on s’écharpait par exemple sur les « universaux ». Les philosophes ont aussi jonglé avec les « préconceptions », les « concepts », les « notions », les « noèmes » et les « noumènes », avant d’être rejoints par une horde d’autres spécialistes. Le champ littéraire scrute à juste titre les « clichés », « poncifs » et « lieux communs ». Flaubert cataloguait sarcastiquement les « idées reçues ». La sociologie critique dénonce à non moins juste titre les « prénotions ». La sociologie compréhensive recourt volontiers aux « idéaux-types ». L’histoire des sciences s’intéresse aux « paradigmes4 ». La psychanalyse jungienne parle d’« archétypes ». La psychologie scientifique évoque quant à elle les « images mentales », mais ses branches sont plus spécifiques : la psychologie cognitive se penche sur les « schémas cognitifs » (parfois improprement appelés « modèles mentaux », mais en réalité c’est autre chose5) alors que la psychologie sociale se consacre aux « représentations sociales ». Et on en oublie. Volontairement dans certains cas…
Tous ces objets se ressemblent beaucoup à première vue, mais comme ils sont étudiés sous des perspectives différentes, les propriétés typiques qu’on leur attribue divergent assez pour justifier, quoique difficilement pour quelques notions siamoises, un tel zoo lexical. On pourra se reporter au judicieux inventaire de Ruth Amossy6 pour essayer de s’y retrouver (quitte à en compléter le volet cognitif assez sommaire7).
Et les stéréotypes dans tout ça ? Guère plus qu’une autre version de la même chose. Légèrement différente, comme elles le sont toutes, mais assez proche en théorie et plus ou moins équivalente en pratique. Le terme a été forgé par Walter Lippmann en 1922. Ou plutôt emprunté – comme avant lui les mots cliché et poncif – à un lexique technique approprié, celui de la reproduction d’images. Les images… tout revient à ça :
Les systèmes de stéréotypes peuvent être au cœur de notre tradition personnelle, les défenses de notre position dans la société. Ils sont une image ordonnée, plus ou moins cohérente du monde à laquelle nos habitudes, nos goûts, nos capacités, notre confort et nos espoirs se sont ajustés. Ils ne sont peut-être pas une image complète du monde, mais ils sont une image d'un monde possible auquel nous sommes adaptés. Dans ce monde, les gens et les choses ont leur place bien connue et font certaines choses attendues. Nous nous sentons chez nous là-bas. […] Ce n'est pas simplement un moyen de substituer l'ordre à la grande confusion foisonnante et bourdonnante de la réalité. Ce n'est pas simplement un raccourci mental. C'est toutes ces choses et quelque chose de plus. C'est la garantie de notre estime de soi : c'est la projection sur le monde de notre propre sens de notre propre valeur, de notre propre position et de nos propres droits. Les stéréotypes sont donc très chargés des sentiments qui leur sont attachés8.
On notera au passage l’inclusion mot pour mot de la jolie métaphore bourdonnante de Williams James : Lippmann avait de saines lectures. Son propos s’inscrivait dans une réflexion désabusée sur l’idéal démocratique (hélas redevenue d’actualité) mais il soulignait à juste titre la perfidie des stéréotypes, leur nécessité pourtant et surtout leur formidable résistance : plus un stéréotype présente d’enjeux réels ou imaginaires pour un individu ou un groupe, plus farouchement il sera défendu. En particulier lorsqu’il porte sur un autre groupe : souvent, ceux qui se disent prêts à mourir pour leurs idées sont surtout prêts à mourir pour leurs stéréotypes.
Quant aux modérés, ils ont tout de même une autre raison cruciale de s’y accrocher coûte que coûte. Lippmann ne la mentionnait qu’en quelques mots, pas même une phrase complète tant elle lui semblait évidente9 et pourtant elle est capitale : les stéréotypes épargnent beaucoup de travail mental. Ils ont ça en commun avec les réseaux sociaux, raison pour laquelle les uns et les autres ont tant de succès aujourd’hui. Avec eux tout paraît facile, clair et stimulant. Comment s’en passer ?
Par un juste retour des choses, les stéréotypes ont eux-mêmes une assez mauvaise réputation. Pourtant ils ne sont pas forcément dévalorisants, même s’ils sont toujours simplistes (c’est leur raison d’être).
Prenons le cow-boy, incarnation du mâle américain libre et fier. Aussi libre et fier, en réalité, qu’un journalier agricole. En général, il ne possédait que sa selle usée. Pas même de cheval, confié par l’employeur. Pas de Colt non plus (peu utile, encombrant et très cher), ni de Stetson (apparu tardivement). Et il avait bien des chances de ne pas ressembler aux acteurs de la grande époque. Beaucoup d’hispaniques, d’autochtones et de noirs, surtout après la guerre de Sécession : ce n’était pas un métier recherché, à peine un métier, plutôt un dernier recours. Bref, les vrais cow-boys étaient des gueux. La morale, s’il y en a une, est justement une réplique de western : « On est dans l'Ouest ici : quand la légende devient la réalité, imprimez la légende » (John Ford, L’Homme qui tua Liberty Valance).
Ceci étant, ce sont les stéréotypes nuisibles qui préoccupent à juste titre. Pour les distinguer des autres, appelons-les donc les préjugés. Ils sont faciles à reconnaître : ce sont ceux qui résistent le plus. Donc pas faciles à contrarier, d’autant que le plus puissant des biais cognitifs, le biais de confirmation, est leur allié depuis toujours.
Contre des moulins d’acier
Il est beaucoup plus aisé de se battre contre des moulins standards que contre des préjugés, surtout si on a une torche : les stéréotypes ne brûlent pas, quoiqu’ils enflamment parfois. Et pourtant, bien des naïfs juchés sur leur supériorité morale s’époumonent à exiger leur démolition. Comme souvent, c’est le mauvais combat. Légitime, sans doute, mais mauvais tout de même.
On a vu pourquoi : d’une part, notre esprit ne peut s’en passer pour démêler une réalité qui, sinon, n’aurait pas le moindre sens pour lui et d’autre part il est spontanément porté à s’y cramponner.
L’ennui, c’est que l’exécration inconsidérée des stéréotypes est désastreuse sur l’un et l’autre point. En les condamnant, elle dissuade tout d’abord de les prendre pour ce qu’ils sont et de les traiter en conséquence. C’est-à-dire de les accepter comme une composante normale, voire obligatoire, de notre pensée et donc d’apprendre à les connaître et à les entretenir correctement. Les stéréotypes devraient se cultiver comme, disons, des jardins. En pleine conscience qu’ils sont artificiels, qu’ils pourraient être différents et que les plantes dont on les enrichit et les ronces qu’on en extirpe relèvent de nous, quoique ceux de nos voisins nous influencent. Et aussi qu’ils réclament un travail constant pour ne pas redevenir des friches insalubres. Sans oublier que si l’on n’y veille pas, bien des gens y déverseront leurs déchets idéologiques ou commerciaux.
S’ils peuvent bel et bien nous nuire, individuellement ou collectivement, c’est parce qu’on les néglige. Et si on les néglige, c’est parce qu’on nous a appris à les honnir plutôt qu’à les défricher.
Encore faut-il le vouloir, et c’est le second problème. Le principal. Non seulement on ne se débarrasse pas volontiers d’un stéréotype mais plus il est caillouteux plus on tient à le garder dans ce triste état. Biaisé, moi ? C’est toi qui l’es ! Depuis des décennies, de nombreuses recherches ont démontré qu’attaquer les opinions des autres était plus nuisible que profitable : les idées préconçues sont comme des piquets de jardin : plus on tape dessus, plus solidement on les enfonce.
Alors que faire ? Hmmm, les multiples pistes proposées sont parfois compliquées et souvent incertaines. Contradictoires, même, à l’occasion (il faudrait un autre article pour les examiner vraiment). Du moins la première règle semble-t-elle simple : cessez de diaboliser les stéréotypes et, au passage, gardez votre foutue morale pour vous !
« C'est une arrogance terrible et dangereuse que de croire que vous seul avez raison, que vous avez un œil magique qui voit la vérité, et que les autres ne peuvent pas avoir raison s'ils ne sont pas d'accord », avertissait Isaiah Berlin10. Dangereuse surtout. Même lorsque vous avez bel et bien raison et a fortiori si vous êtes personnellement concerné par le stéréotype en cause (question de crédibilité…)
Bien sûr, ça n’implique en rien qu’il faudrait s’y soumettre, ce qui serait atroce, mais – aussi frustrant que ça paraisse – il est bien plus malin de pousser gentiment les esprits en friche à cultiver et enrichir leurs stéréotypes. Par exemple en essayant délicatement d’y semer des faits et chiffres incontestables : cette variété-là pousse hélas très mal de nos jours, mais elle arrive encore à éclore dans les têtes pas trop desséchées, en particulier si l’on se donne la peine de rendre ces informations intéressantes. Un buisson d’anecdotes humaines ici ou là peut aussi agrémenter le décor.
À défaut, on peut se forcer à écouter avec intérêt la vision du monde d’un obtus, si possible en y glissant quelques questions innocentes. Des expériences suggèrent en effet que les personnes mises en situation d’expliquer leurs croyances – pas seulement de les asséner – tendent plus ou moins à en percevoir les limites. Pas toutes, pas toujours, mais la beauté de la chose est que ça s’applique autant aux tenants d’un stéréotype qu’aux défenseurs du stéréotype opposé (qui n’aiment pas beaucoup s’expliquer non plus) : au pire, ça ne peut pas faire de mal, contrairement à la condescendance péremptoire.
Ce que des données disent
Comme souvent, les recherches sur les parades possibles aux stéréotypes toxiques restent débattues : on est bien loin d’un consensus scientifique. Cependant, l’une des observations les plus frappantes ne vient pas d’un laboratoire de psychologie : elle émane d’un spécialiste de l’analyse des données massives qui a, entre autres, travaillé chez Google. Il avait notamment étudié les consultations de ce moteur de recherche pour examiner minute par minute l’effet qu’avaient eu des discours du président Obama contre la stigmatisation des musulmans États-Uniens (ça semble loin, tout ça…)
La première allocution exhortait ses compatriotes à rejeter le poison de la discrimination. Sur Google, le flux des requêtes associant aux musulmans des mots comme « terroristes », « violents » ou « malfaisants » a doublé pendant et peu après le discours. Poursuivant son homélie, le président « a demandé aux Américains de "ne pas oublier que la liberté est plus puissante que la peur." Cependant, les recherches sur "tuer des musulmans" ont triplé pendant son discours […] Au lieu de calmer la foule en colère, comme tout le monde le pensait, les données internet nous disent qu'Obama l'a en fait enflammée11. »
Un seul passage du texte semblait avoir fonctionné : « Les Américains musulmans sont nos amis et nos voisins, nos collègues de travail, nos héros du sport et, oui, ce sont nos hommes et nos femmes en uniforme, prêts à mourir pour défendre notre pays. » Pour la première fois en plus d'un an, affirme Stephens-Davidowitz, le mot le plus recherché sur Google après « musulman » n'était pas « terroristes », « extrémistes » ou « réfugiés ». C'était « athlètes », suivi de « soldats ».
Obama n’étant pas un imbécile, il a su tirer de cette expérience à très grande échelle les leçons qui s’imposaient. Deux mois plus tard, sa stratégie avait changé : « il s'est concentré principalement sur le fait de susciter la curiosité des gens […] Thomas Jefferson et John Adams avaient leurs propres copies du Coran ; la première mosquée sur le sol américain était dans le Dakota du Nord ; un musulman américain a conçu des gratte-ciels à Chicago. Obama a de nouveau parlé des athlètes musulmans et des membres des forces armées, mais a également mentionné des policiers et des pompiers musulmans, ainsi que des enseignants et des médecins. » Sous les yeux de Stephens-Davidowitz les « recherches haineuses et rageuses contre les musulmans ont diminué dans les heures suivant le discours ».
Au bout du compte, les forces à l’œuvre ne sont pas très différentes que l’on s’exprime devant des caméras de télévision ou dans une conversation privée. Ou a fortiori sur les réseaux sociaux…
Convenons-en, il n’est pas agréable d’avoir à cultiver en douce le jardin des autres, surtout alors qu’on n’y est pas invité du tout. Il est nettement plus séduisant d’asséner des valeurs morales ou, bien plus excitant encore, de dénoncer avec une indignation exaltée les mauvaises pensées d’autrui. Tout revient à une question d’objectif : lutte-t-on pour une noble cause ou pour la satisfaction qu’on retire de sa propre posture ? Les deux ne s’opposent pas forcément, bien sûr, mais les stratégies qui en découlent si. Et leurs résultats plus encore…
Les stéréotypes, eux, seront toujours là. Assainis dans un cas, endurcis dans l’autre, mais ils seront là, qu’on le veuille ou non.
Bertrand Labasse
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[m. à j. 14/11/2025] Un lecteur de L’Indécis qui ne plaisante pas avec le gibier (et réciproquement) s’est indigné de voir attribuer à la lignée de Bambi les méfaits dont une autre espèce est accusée. Il y a en effet une différence de taille (dans les 50 cm au garrot) entre les chevreuils et les cerfs. En outre, il se pourrait bien que je n’aie pas de chance avec les ongulés* : un instant d’étourderie m’avait déjà coûté une rectification embarrassante sur les mérites respectifs des chèvres et des brebis...
Même en état de récidive, chaque occasion de confesser une bévue me séduit puisqu’elle me permet mine de rien d’exhiber à la fois mon respect des faits et, somme toute… la rareté de ces impairs. Hélas, ce ne sera pas le cas ici. Non seulement parce qu’il s’agissait d’une métonymie parfaitement volontaire (je sais qui est Bambi : j’ai vu le film à un âge où ça vous marque), mais aussi parce qu’il s’est avéré à ma grande surprise que cette licence poétique témoignait en réalité d’une rigueur exemplaire. Quelqu’un à qui je parlais de cette sale affaire m’a en effet signalé que Bambi, sa mère et ses aïeux étaient bel et bien des chevreuils dans le roman de Felix Salten qui leur a donné le jour. D’où il résulte que soutenir mordicus la parenthèse en cause devient un acte de résistance grandiose contre l’hégémonie des studios d’Hollywood sur notre imaginaire.
J’hésite donc à ajouter, pour le seul plaisir d’avoir raison quatre fois, que de toute façon ; 3°) si les chevreuils tuent des gens (essentiellement des automobilistes, je suppose) il va de soi que les cerfs doivent le faire aussi, et 4°) les cerfs de Virginie comme celui que j’ai évité de justesse dans le Maine s’appellent des chevreuils au Canada.
* Pendant que j’y suis, je sais aussi que le terme “ongulés” est scientifiquement discutable ici, mais on ne trouve rien de pratique dans le jargon phylogénique pour regrouper toutes ces bestioles.
« Le concept du chien, par exemple, désigne une règle d’après laquelle mon imagination peut se représenter d’une manière générale la figure d’un quadrupède, sans être astreinte à quelque forme particulière que m’offre l’expérience [...] » (Critique de la raison pure, Garnier Flammarion, 1987, p. 189.
De la nature des Dieux, Didot, 1864, p. 89.
Dans toute cette liste, les paradigmes kuhniens sont sans doute les invités les plus discordants puisque beaucoup de leurs propriétés typiques, dont leur précision conceptuelle, diffèrent sensiblement des autres notions. Cependant d’autres aspects, par exemple leur capacité à canaliser les questions que l’on se pose sur un objet, s’apparentent tout de même nettement à elles. On pourrait en dire autant des idéaux-types wéberiens, qui sont des constructions analytiques parfaitement conscientes, mais là encore, ils présentent par ailleurs certaines propriétés assez similaires pour qu’on les invite. Les cadres de Goffman aussi, d’ailleurs, mais il n’y a plus assez de place pour tout le monde.
Pour une foule de précisions captivantes, voir Bertrand Labasse, « Le statut des schémas cognitifs dans la production et la réception discursives », Pratiques – Linguistique, Littérature, Linguistique, 2016 p.171-172, ou du même auteur - c’est-à-dire moi - le chapitre 5 (« Des images plein la tête ») de la Valeur des informations, PUO, 2020 p. 117-140, disponible gratuitement ici.
Notamment dans Ruth Amossy et Anne Herschberg Pierrot, Stéréotypes et clichés, Armand Collin 2011.
Voir la note 5.
Traduction libre de Public Opinion de Walter Lippmann (Macmillan, 1922).
« … outre l’économie d’efforts… » (ibid.)
« Notes on préjudice », dans Liberty, Oxford University Press, 2002. Le paragraphe qui précède n’est pas mauvais non plus : « Peu de choses ont fait plus de mal que la croyance de la part d’individus ou de groupes […] qu’ils sont seuls en possession de la vérité, en particulier sur la façon de vivre, ce qu’il faut être et ce qu’il faut faire et que ceux qui diffèrent d’eux ne sont pas seulement dans l’erreur, mais méchants ou fous et ont besoin d’être retenus ou supprimés. »
Seth Stephens-Davidowitz, Everybody lies: What the internet can tell us about who we really are, Bloomsbury Publishing, 2017.




