Le centre n’est pas un endroit
Une erreur de la carte politique peut vous conduire n’importe où.
UN BEAU JOUR, il y a plus de quinze ans, les hasards de la vie universitaire ont conduit ma petite famille à déplacer ses meubles d’environ trente kilomètres vers le sud. Et au passage de six fuseaux horaires vers l’ouest, mais l’important était de n’avoir pas lâché l’une des plus plaisantes lignes jamais tracées sur un planisphère, le 45° parallèle Nord.
Sa vertu est de cheminer judicieusement à distance très égale de l’équateur et du pôle Nord. Cinq mille kilomètres de chaque côté, l’idéal pour qui ne se sentirait pas à l’aise en compagnie d’un anaconda ou d’un ours blanc. Il ne prend pas parti, ou plutôt il prend le parti d’éviter les deux. Rien de plus sage.
Son mérite secondaire est d’illustrer mieux qu’un séminaire d’épistémologie la différence entre la théorie et la pratique. En théorie Ottawa, à une cinquantaine de kilomètres de la ligne magique, est donc un tout petit peu plus au sud que Lyon. En pratique, m’objecte-t-on chaque année, l’hiver y est autrement plus long. C’est peut-être regrettable quand on est fatigué des moufles et des écharpes, mais c’est encore là un trait de sagesse. Car le 45° parallèle ne vise pas l’égalité en toute chose. En Amérique du Nord, il sait apprécier la froide beauté d’un horizon blanc, en Europe il se plait à savourer la douceur provençale. Il est simplement rétif aux embrigadements météorologiques. Comment ne pas l’aimer ?
Des œnologues ont même prétendu que tous les bons vins de la planète en proviennent, ils ont appelé ça la Magie du 45° parallèle. Tout irait donc pour le mieux si ce parallèle n'incitait pas à un parallèle idéologique. Là, les choses se gâtent car un tracé qui n'épouse pas la ligne d’un parti est forcément déviant. Dans le business très disputé du prêt à penser, le forfait partisan offre pour sa part une pure ligne droite, définie comme le chemin le plus court entre une actualité et un jugement moral. Ainsi ses abonnés économisent-ils les détours de réflexion tortueux et autres vérifications factuelles qui voleraient un temps précieux à ce qui en vaut la peine comme les séries et les influenceurs numériques.
Rectitude contrôlée
Pour protéger leur quiétude, la ligne correcte est surveillée par des milices vigilantes. Aux États-Unis, on s'est remis comme au bon vieux temps à dépister les opinions antiaméricaines, soit tout ce qui ne s'aligne pas sur la pensée du président ou de ce qui lui en tient lieu. La chasse aux renégats ne remonte pas à McCarthy : même Henri Ford, 30 ans avant, avait eu la vive surprise d'être qualifié d’anarchiste. Henri Ford ? Anarchiste ? On a beau passer un moment à essayer d'associer les deux mots, aucune n’a l’air de fonctionner.
En France, la milice traque plutôt les progressistes suspects de tiédeur. « Est-il vraiment de gauche ? » s'interroge-t-on gravement dès qu'un politicien manifeste ce qui ressemble à du libre arbitre. L'inculpation est particulièrement grave dans un pays où l'on apprend au biberon à vérifier si quelqu'un est de droite ou de gauche avant d'écouter ce qu'il dit, ou plutôt à la place.
Tout irait bien si l'intéressé se préparait seulement à glisser dans le camp opposé : il s'inscrirait dans la meilleure tradition politique, illustrée par d'innombrables devanciers. Comme le remarquait Hannah Arendt, « les normes et les standards moraux peuvent changer en une nuit […] il ne restera plus que la simple habitude de tenir fermement à quelque chose. » Eric Hoffer enfonçait le clou : « puisque les mouvements de masse tirent leurs adhérents des mêmes genres humains et font appel aux mêmes types d'esprits, il s'ensuit que […] tous les mouvements sont interchangeables ». C’est peut-être un tout petit peu exagéré, mais ce qui est sûr c’est que le transfuge ne deviendrait jamais qu’un ennemi de plus, et qu’eux on en a besoin. Sans adversaires, la politique ressemblerait à un match de sport avec une seule équipe. Comment attirer des supporters avec ça ?
Non, l'infamie serait qu'il en vienne à douter du jeu lui-même. Pour dissuader d'une telle hérésie, on a imaginé l’un des adjectifs les plus absurdes qui soient : centriste. Son origine serait purement pratique : il fallait bien trouver quelque part où installer les élus dubitatifs. On aurait dû les mettre devant, on les a mis au milieu. Une logique géométrique s’est imposée, mais la logique tout court est restée en plan car le centre n’est pas un endroit, et il n’est sûrement pas au milieu. Les plus avisés de ceux qu’on range là n’ont rien à y faire si ce n'est à l'occasion s’asseoir un moment pour souffler un peu. Le reste du temps, selon les questions du jour, ils seront plutôt là, ou alors là, et aussi un peu là-bas, en tout cas ailleurs.
Ça exaspère leurs collègues, ce qui se comprend, mais pour un représentant du peuple comme pour un universitaire, en fait pour tout le monde, penser consiste à essayer tant bien que mal de se déterminer en fonction de ce que Pascal appelait la « réalité des choses ». Laquelle il définissait opportunément comme « une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part ». Celui qui tenterait de se représenter la sphère en question pourrait se demander si le LSD a bien été inventé au XXe siècle à l’usage de la beat generation (d’autant qu’à la même époque Boileau décrivait l’honneur comme « une île escarpée et sans bords » ce qui n’est pas facile à imaginer non plus). Et pourtant Pascal, bien qu’il ne parlait pas du tout de ça, avait admirablement géolocalisé la position exacte d’un centre politique approprié : un peu partout. S’il existait, il serait en effet par là, ou autre part selon les cas, mais pas trop loin quand même. Mal accroché cependant, puisque le moindre fait nouveau pourrait modifier sa position.
Mais bien sûr, écrire que le centre est partout revenait à souligner qu’il n’existe nulle part spatialement parlant. Pascal était géomètre entre autres choses : il devait savoir de quoi il parlait. Pourtant certains affectent d' y croire. Les quelques politiciens qui s’en réclament par négligence ou par calcul, mais surtout ceux à qui cette chimère met la bave aux lèvres. On n’a pas encore vu de tweet de la Maison-Blanche dénoncer en lettres capitales les « centristes marxistes cinglés » mais on sent que ça ne devrait pas tarder. Ce n’est là, notait Bertrand Russel, qu’un principe de base du management idéologique : « les hommes haïssent les sceptiques beaucoup plus que les défenseurs des opinions contraires aux leurs. On croit que les exigences de la vie pratique réclament des opinions sur ces questions et que si nous devenions plus rationnels, l’existence sociale serait impossible. » (Essais sceptiques)
Personne n’a envie que des esprits forts leur rendent l’existence impossible. Si l’on en croit le Nouveau Testament, la même règle serait adoptée en haut lieu, bien plus haut que la Maison-Blanche : « Je connais tes oeuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. » (Apocalypse de Jean, 3 :15-16)
Du côté progressiste aussi, le centre on le connait bien. Durant la Révolution, on appelait ce coin le « marais », c'est tout dire. Les tribunaux du peuple n'ont pas eu de mal à l'assécher : puisque les tièdes n'en faisaient qu'à leur tête, ils n'auraient qu'à s'en passer. Ça ne se fait plus trop, mais la surveillance s'est diversifiée. En 2018, on a même démontré avec des chiffres et des graphiques que les centristes étaient en réalité des fascistes en puissance. Selon David Adler, « l'hostilité envers la démocratie est la plus forte non pas aux extrêmes mais au centre ». Certains journalistes ont adoré, mais une vraie chercheuse a tenté de comprendre ce qui pouvait bien soutenir une conclusion aussi ébouriffante. Une méthodologie ébouriffante, bien sûr, aussi proche de la rigueur statistique qu'une peau de banane d'un patin à glace : les deux glissent mais ce n'est pas la même chose.
Au milieu, rien de bon
En général, les essayistes engagés bricolent moins les chiffres, mais ils n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer les opportunistes invertébrés qui, puisqu'ils ne siègent pas à gauche, sont forcément de droite. L'anathème est un peu paradoxal : en somme, non seulement le centre n'existe pas, mais en plus sa prétention à un juste milieu est une faillite morale.
Le pire est qu'ils ont pourtant raison sur les deux points, aussi contradictoires soient-ils. Car se camper au « milieu » serait en effet une perdition. La géographie des opinions est plus compliquée que celle des continents : cherchez tant que vous voulez au milieu, vous n'y trouverez guère d'endroit convenable. C'est qu'à moins d'une coïncidence rare, aucune position juste ne se situe à égale distance des pôles.
Le malentendu, si c'en est un, remonterait à Aristote à qui l'on attribue la théorisation du juste milieu, même s'il n'a pas été le premier à l'avoir célébré. Et du côté des poètes à Horace et sa fameuse « aurea mediocritas ». Ce que la postérité à fait subir au mot mediocritas - originellement le juste milieu, la tempérance, la modération - est instructif en soi, mais l'essentiel est que ni l'un ni l'autre, ni les stoïciens, ni personne muni d'une cervelle n'a jamais prétendu que le juste milieu se trouvait au milieu, seulement qu'il se tenait à une sage distance des bords. « Ne me demandez pas quel chef je préfère, quelle secte j'embrasse. Je ne me suis enrôlé sous aucun maître » disait d'ailleurs le poète (Lettre à Mécène). Quant au philosophe, il soulignait que « tout homme averti fuit l’excès et le défaut, recherche la bonne moyenne », mais aussi que « cette mesure n’est ni unique, ni partout identique » (Éthique à Nicomaque).
Elle n'est jamais identique, l'actualité ne cesse hélas de le démontrer. En Ukraine, comme tout un chacun, mon juste milieu était dès le départ extrêmement éloigné du centre géométrique des arguments (et pourtant, j'avais pour ma part pris la peine de lire jusqu'au bout l'interminable justification historique bricolée par le Kremlin). Pour autant, il ne couvre toujours pas la question compliquée du juste statut de la Crimée. En Israël, je ne l'ai jamais vu basculer aussi vite : chaque nouvelle abomination l'a chassé, d’abord d’un côté ensuite de l’autre, de plus en plus loin de ses nuances initiales, mais jamais au point de rejoindre ceux qui n'en ont aucune. Deux situations très différentes, bien qu'horribles toutes deux, mais aussi deux occasions de percevoir à quel point la circonspection conduit loin d'un équilibre machinal.
Bref, à l'instar du centre, le milieu est, en termes délicatement philosophiques, un authentique piège à cons pour ceux qui le revendiquent. Et un piège rhétorique pour ceux qui le tendent. Sur les réseaux sociaux, où l'argumentation tient souvent en un seul mot avec un dièse devant, on en a bien sûr un pour ça : #bothsideism. Qui l'emploie en dit moins sur les autres que sur lui-même. S'il entend par là qu'il est en soi malsain d'écouter ce que des adversaires affirment, il est déséquilibré dans tous les sens du terme. S'il croit que s’en informer contraindrait le moins du monde à faire la moyenne des arguments, il est juste idiot.
Vertiges de l’errance
Mais alors, où s'abriter ? Si le centre et le milieu sont non seulement factices mais en outre déplorables, comment se situer lorsqu'on n’arrive décidément pas à se procurer une idéologie prête à consommer ?
Une solution élégante est de laisser les autres s'en charger. Un peu aléatoire mais très divertissant si l'on aime les quiproquos farfelus. Une amie de très longue date m'a ainsi lancé pas plus tard que cet été « toi qui es socialiste… » J'ai failli me retourner, mais c'est bien à moi qu'elle parlait. Ma dénégation incrédule l'a abasourdie : elle en était convaincue depuis trente ans ! À voir la mine d'un ou deux convives, elle n'était peut-être pas la seule. Dommage que ma progéniture - qui me situe avec consternation dans le camp opposé - n'ait pas été dans les parages : j'aurais adoré laisser leurs biais de confirmation respectifs délibérer de cette grave question.
Seraient-ils parvenus au verdict assez créatif d'une autre amie (qu'est-ce qu'ils ont donc tous ?) Il y a bien longtemps de ça, après m'avoir essayé en vain quelques adjectifs - aisés à repousser preuve à l'appui -, elle avait fini avec un sourire indulgent par me bricoler l'insolite étiquette de social-réactionnaire, tout à fait abusive à mon avis mais joliment tournée quand même.
Curieusement, dans les pays francophones, l'obsession de la catégorisation politique se rencontre plutôt à gauche : ceux-là mêmes qui ont ajouté à la gamme des identités sexuelles assez de lettres pour gagner au Scrabble regarderaient la binarité ou la fluidité idéologique comme une abomination. Le corps peut faire ce qu'il veut, mais l'esprit doit être immatriculé quelque part.
En ce qui me concerne, j'ai fini de guerre lasse par adopter une étiquette qui me gênait moins que d'autres : modéré. Radicalement modéré même, telle serait donc ma position officielle. J'étais prêt à mourir pour elle, ou du moins à manifester pour elle, en tout cas à soutenir intérieurement ceux qui manifesteraient pour elle (ce qui ne risque pas d'arriver) et pourtant elle m'a ridiculisé un beau jour.
J'aurais dû me méfier : l'étudiante était vraiment vive. De temps en temps, pas très souvent, un petit miracle survient dans un séminaire : une question astucieuse vous déséquilibre, donnant du piquant à la séance. Dans son cas, c'était la seconde fois en un mois, doublé sans précédent, mais il est vrai que je l'avais un peu aidée. Le séminaire étant consacré à l'argumentation à travers les âges, j'avais exhorté les participants à ne pas tenter d'inférer mes opinions personnelles de ce que je pouvais bien dire en classe puisque, contrairement à bien d'autres, j'essayais de ne pas trop mélanger le travail et les loisirs. Comme ça sonnait un peu sec, j'avais crû malin d'ajouter qu'ils restaient bien entendu libres de m'estimer anarchiste, communiste ou conservateur : tant qu'ils ajouteraient modéré derrière, ça ne serait pas totalement faux (ni totalement incompatible). C'est là qu'elle a frappé, les yeux dans les yeux, un petit sourire aux lèvres : « même nazi modéré ? »
Les autres attendaient, les oreilles soudain dressées. C'était la fin de la séance, il était tard, j'étais fatigué. Je n'ai réussi qu'à balbutier avec un rire qui sonnait faux « là, ça irait un peu trop loin… Sur ce, bonsoir et à la semaine prochaine. » Pour le sens de la répartie, il faudrait repasser. Plutôt embarrassant dans un séminaire sur l'argumentation…
À tête reposée la bonne réplique était évidente, mais il faudrait attendre une semaine pour la livrer. La question, bien sûr, n'admettait aucune réponse : elle n'avait pas de sens au départ puisqu'elle reposait sur une contradiction dans les termes. Un nazi modéré construirait des autoroutes et des Volkswagen, il se bagarrerait peut-être un peu de temps en temps avec des opposants, mais en faisant attention de ne pas déchirer de vêtement. Sauf que dans ce cas ce ne serait pas un nazi. « D'où il résulte qu'un nazi modéré est une impossibilité : vous m'avez bien eu, mais c'était de la triche ! »
N'empêche, la preuve était faite par l'absurde que tout ne devient pas consommable une fois « modéré ». Parfois la simple logique l'annihile, comme dans le cas de « nazi modéré », d’« extrémiste modéré » et pendant qu'on y est de « centriste modéré », parfois ça ne deviendrait qu'un peu moins inacceptable, donc inacceptable tout de même. Devrais-je donc changer de modéré radical à modéré modéré ?
Ce serait délicat puisque certaines causes qui me séduiraient plutôt, par exemple une taxation un peu moins légère des grandes transactions financières et des richesses indécentes1, sont qualifiées d'extrémistes par leurs opposants alors que d'autres qui me sembleraient assez raisonnables (toujours dans une certaine mesure) sont très mal vues par l'autre bord. Qui plus est, ce genre de métissage pourrait lui-même être un mauvais signe : une caractéristique de nombreux populistes de la pire espèce est justement de mélanger (en paroles plutôt qu'en actes) des idées braconnées aux deux bords du spectre politique. Je ne m'en sortirai pas.
Gardons donc modéré faute de mieux, mais en le pimentant tout de même d'une résolution incontestablement radicale : celle de serrer le cou de tout quidam qui oserait me traiter de centriste jusqu'à ce qu'il ravale une pareille injure. À la réflexion, j’entrevois une difficulté physiologique. Disons que je lui donnerai plutôt des coups de parapluie, mais il ravalera. Conservateur ou progressiste, collectiviste même, ne sont des insultes que pour les idiots. Centriste devrait l’être pour toute personne sensée : ça l’est déjà pour les autres.
Bertrand Labasse
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Histoire d’être tranquille, disons des patrimoines ou revenus dix fois plus élevés que les miens (c’est la norme consensuelle des classes aisées : tout ce qui se rapproche de sa propre situation est indéniablement décent).




