Le mythe de la caverne écrasé par un éléphant
Un vieux cliché platonicien empoisonne la sphère publique : seul un très gros animal pourra nous en affranchir.
DE LEUR INITIATION à la philosophie, bien des lycéens conservent une répugnance compréhensible et un cliché accablant, le mythe de la caverne. La première se guérit souvent au fil des années, même s’il en faut un bon nombre : en général tout ce qu’on n’est pas obligé de lire ou d’apprendre peut finir un jour ou l’autre par sembler intéressant. Le second en revanche continuera à hanter les esprits : on distingue encore sa trace un peu partout derrière les dissensions qui déchirent la sphère publique.
Résumons la scène utilisée dans La République pour démontrer la supériorité du philosophe sur ses contemporains. Pour une raison quelconque, quelqu’un s’est amusé à enchaîner des enfants au fond d’une caverne de sorte qu’ils y grandissent la tête bloquée, bien que la pédagogie ne le recommande pas. Leur regard est ainsi fixé sur la paroi du fond où se ne se reflètent que les ombres d’un défilé de marionnettes projetées par un feu. Ce dispositif semble un peu compliqué et plutôt onéreux (il faut nourrir à vie ces spectateurs improductifs), mais la rationalité économique de l’opération s’est éclaircie depuis qu’on a compris que la paroi symbolisait prophétiquement les écrans de télévision et de téléphone. De toute façon, c’est une allégorie : on ne peut pas lui demander d’être cohérente dans le moindre détail.
Toujours est-il qu’un des prisonniers finit par mettre le nez dehors. Il ne s’est pas échappé, notez : la pente est trop rude, la lumière trop vive, il a fallu qu’on le traine à l’extérieur. Ne demandez pas pourquoi. Il comprend enfin la machination et se trouve bien embêté. S’il redescend pour annoncer sa découverte, ses compagnons ne l’écouteront pas ou se moqueront de lui. Et s’il insiste pour les libérer ils le tueront certainement. Très romantique.
La morale de l’histoire coule de source : seul celui qui a vu la lumière peut diriger la cité pour le propre bien des idiots qui la peuplent (… et c’est justement le philosophe, glisse Socrate-Platon sans penser à quiconque en particulier). S’il avait été poète, il aurait peut-être dit que ses ailes de géant l’empêchaient de marcher parmi les simples mortels : ce genre de posture se rencontre dans toutes sortes d’écrits. Mais la question posée était tout de même très pertinente et l’est plus que jamais.
Les problèmes antiques sont souvent d’une modernité frappante. Cléon est réputé avoir inauguré les déchaînements du populisme, le constructivisme social remonte plus ou moins à Protagoras et le récit de la discorde sanglante de Corcyre par Thucydide aurait dû nous dégouter une bonne fois pour toutes de la polarisation partisane et des manipulations idéologiques. On peut penser ce qu’on voudra des médias sociaux, rarement du bien, mais trop confondre le moyen et la cause finit par faire oublier qu’il y avait déjà des humains avant1 .
En l’occurrence, Platon était confronté à une autre question d’une brûlante actualité : la démocratie ne fonctionnait pas. Il l’avait constaté en personne. Seuls des radicaux comme Hans-Hermann Hoppe osent l’affirmer publiquement mais le même doute taraude aujourd’hui plus d’un modéré dans le secret de son cœur inquiet. La solution habituelle est de se dire que toutes les alternatives sont bien pires : c’est plus que plausible mais pas très réconfortant tout de même.
À l’époque de La République, les errements de l’opinion publique avaient contribué à l’effondrement de la démocratie athénienne. C’était une démocratie passablement différente des nôtres, une sorte de prototype un peu tordu, mais sa faillite, elle, n’était pas si différente que ça.
D’où l’idée de Platon de tirer de gré ou de force les élites intellectuelles de leurs salles d’étude pour les mettre aux commandes de la populace aveugle. Confessons que pour un universitaire, la perspective est assez séduisante de prime abord. Mais quand on connait ce métier il est facile de s’aviser que l’aveuglement n’est pas réservé au peuple : c’est une tendance humaine étonnamment indifférente au statut culturel. Un aveuglement sophistiqué n’est pas forcément préférable à un aveuglement idiot, juste plus difficile à contrer. Y compris, admettons-le, dans sa propre tête.
C’est précisément pourquoi la fable de la caverne est terrifiante. Dans un monde idéal, celui de Condorcet, les prisonniers s’en tireraient autrement. Ils avaient tout le temps de réfléchir, n’ayant pas grand-chose d’autre à faire. Comment se fait-il par exemple que les ombres semblent ralentir vers le milieu de l’écran et accélérer vers les bords ? C’est en discutant de ce genre d’observations et en échafaudant des théories successives (ici la parallaxe) que l’humanité est passée de l’astrologie à l’astronomie. Le secret s’appelle la pensée rationnelle. Elle fonctionne plutôt bien en pratique. Mieux en tout cas que les astrologues et les guérisseurs. Et elle est plus sûrement émancipatrice que les lubies d’un gardien de grotte ou les illuminations d’un prophète aux yeux rougis par le soleil.
Convenons-en, les idées de Platon passent bien à l’écran, que ce soit Le Seigneur des anneaux (l’anneau de Gygès), X-Files (La vérité est ailleurs) ou surtout Matrix (la caverne, justement). Elles passent bien, aussi, chez les idéologues. Ayn Rand a connu beaucoup de succès dans les sphères ultralibérales avec sa propre version de l’anneau de Gygès, en l’occurrence une célébration de l’égoïsme érigé en vertu. Qanon et d’autres branches du complotisme raffolent du choix de Matrix entre la pilule bleue et la pilule rouge. Celle qui vous maintiendra dans la réalité sociale fabriquée qui vous est familière ou celle qui vous ouvrira les yeux pour vous convertir à notre vérité à nous…
La caverne de Platon est bien un gouffre, mais pour le discernement. Son héros porteur de lumière est au bout du compte le modèle de tous les illuminés du monde. Il n’y a pas un gourou ou un autocrate qui ne se présente en pur défenseur la vraie vérité contre le simulacre de réalité auquel croit le reste de la société. Hélas, ça finit toujours mal, parce que la vérité n’est pas du tout ailleurs. Elle est compliquée, toujours fragmentaire, souvent déplaisante, parfois faussée il est vrai par des manipulations politiques ou commerciales. Mais elle est quand même là, et elle est têtue comme… un éléphant.
C’est bien ça. La vérité est un éléphant. L’éléphant dans la pièce. Il est gros, placide, et il vient de très loin, de la sagesse indienne un peu avant Platon. C’est encore une histoire de regards incapables de percevoir la réalité, sauf que dans cette allégorie-là les yeux ne s’ouvriront jamais à la lumière. Il faudra un effort mental.
Elle commence un peu comme une histoire drôle de jadis, mais ce ne sont pas six aveugles qui rentrent dans un bar, ce sont six aveugles qui rentrent dans un éléphant. Ce qu’ils ne peuvent voir, ils peuvent le toucher. Celui qui l’a percuté de plein fouet n’a aucun doute : c’est un mur. Le suivant n’est pas d’accord : le contact d’une défense lui a prouvé qu’il s’agit d’une lance. Un autre touche la trompe : pas du tout, c’est un serpent ! Son voisin palpe une grosse patte rêche : c’est plutôt un arbre affirme-t-il. Celui qui agite l’oreille comprend que l’obstacle est en réalité un éventail. Mais le dernier tripote la queue et n’en démord pas : ils ont bel et bien affaire à une corde. Les esprits s’échauffent en vain.
On pardonnera à la vieille sagesse indienne une certaine désinvolture quant à la finesse dialectique des personnes non-voyantes. Car seule l’arrivée d’un « sage » arrêtera la querelle avant qu’on en vienne aux coups. Fallait-il vraiment déranger un sage ? Tout passant avec des yeux fonctionnels pourrait reconnaitre un éléphant quand il en voit un, surtout en Inde. Toujours est-il que les différences de perception s’expliquaient enfin et que les aveugles purent célébrer (peut-être dans un bar ?) leur harmonie retrouvée.
C’est une très belle histoire. Une histoire pour notre époque agitée. On aimerait la voir enseignée dans les écoles à la place de cette caverne ténébreuse où nichent toutes les subjectivités radicales. Dans les écoles et dans la sphère publique. Sans oublier les séminaires de méthodologie des sciences sociales, domaine où des perspectives théoriques étroites ont coutume de s’entrechoquer comme une trompe dans une patte.
Mon morceau de réalité serait-il plus juste que le tien ? Sont-ils si incompatibles que ça ? C’est possible, mais il faudrait être capable de l’argumenter sérieusement. Seul un aveugle mental peut se contenter de l’affirmer.
La vérité n’a pas d’oracle. C’est juste un éléphant.
Bertrand Labasse
En fait, Platon est aussi le précurseur du déterminisme techno-médiatique dans un autre mythe, celui de Theuth (Phèdre) où il dénonce les ravages provoqués par l’invention de l’écrit : dégénérescence de la mémoire, disparition du débat oral, arrogance ignorante des nouvelles générations…
UN COMMENTAIRE
Très jolie réflexion sur un phénomène qui, en effet, demeure pour moi objet de fascination: la récupérabilité infinie du mythe platonicien par quiconque veut se faire chef de secte. Il y a en effet chez Platon quelque chose de l'ordre de ce qui est raconté sur un mode critique, dans les Traité des Trois imposteurs, et toute la littérature libertine et clandestine, souvent spinoziste, de la première modernité - l'idée que celui qui a reçu la lumière de la vérité devrait se voir confié le rôle de législateur, l'idée que les prophètes sont en fait des politiques. Récupérabilité qui est, comme tu le dis, assurée par le fait qu'il s'agit d'un mythe tout à fait propre à s'accrocher au rêve adolescent, celui de dénoncer l'ordre actuel pour son statut de mensonge fait pour empêcher l'émancipation de ceux qui y vivent. La logique devient alors évidente: celui qui sait ce qui se trouve derrière le mensonge est seul capable de (se/nous) libérer.
Deux petites remarques :
Les platoniciens d'aujourd'hui reconnaissent que le mythe de Platon devrait être lu avec plus de précaution - c'est, justement, un mythe, un dispositif littéraire complexe, fait pour un usage exotérique, dont l'interprétation suppose plus de finesse que ce qui en est fait au Lycée ou au Cégep. Platon était sans doute moins naïf que les complotistes post-The Matrix, qui pensent qu'il suffit de prendre une pilule de la bonne couleur...
Il demeure que le mythe en question est encore utile, quand il est intégré à une pédagogie plus substantielle, pour les mêmes raisons qu'il l'était au temps de Platon: il donne à penser - comme dans l'histoire de l'éléphant - que ce que nous voyons de la réalité est partiel et partial, et qu'il faut aller voir plus loin. Mais, comme je le dis dans mes propres cours, l'enjeu de la pensée critique n'est pas seulement de dire "non" au discours ambiant, mais d'examiner (avec de bons outils) les raisons de croire quelque chose et d'accepter, conséquemment, que l'espèce de relativisme intégral ("chacun son opinion") ne constitue pas non plus une solution satisfaisante.





Dommage, c'est ce que j'avais retenu de mon année de philo.