Si les convictions enfiévrées sont des microbes, ne gâchons pas nos antibiotiques
Des universitaires de premier plan assimilent la contagion des idées à celle des microbes. Si c'est le cas, nous sommes en train de leur faciliter la tâche…
Rien de plus épuisant que les enfants. Quand ils sont petits, ils invitent à la maison tous les microbes qui traînent à l’école. Dès qu’ils grandissent, ils y rapportent tous les germes qui traînent sur les médias sociaux. Et là, inutile de leur demander de se moucher et de se laver les mains : ils ont justement les mains propres, aussi blanches que leur conscience intransigeante. Encore est-ce dans le meilleur des cas : d’autres foyers sont infectés par des souches beaucoup moins bénignes, du genre qui s’attrape en fréquentant sans précaution des amateurs d’arts martiaux mixtes ou de symboles celtiques douteux.
Les contagions nous menacent de toute part. Pendant que les hackers multiplient les virus et autres parasites informatiques, les publicitaires et les influenceurs ne rêvent plus que de « viralité ». Le mot semble bien choisi, mais pourrait-il être plus qu’un cliché métaphorique ? A priori, c’est tout à fait absurde. Non seulement parce qu’on est moins fier d’attraper un microbe qu’une opinion insensée (et qu’on cherche moins souvent à l’infliger à son entourage), mais surtout parce qu’une analogie n’est rien de plus qu’une analogie, soit par définition une figure visant à souligner des similitudes en négligeant les différences. « Comparaison n’est pas raison » disait Flaubert. Il n’était pas le premier, mais comme il a écrit le Dictionnaire des idées reçues, on doit pouvoir se fier à lui.
Des soutiens de poids
De prime abord, plaquer un concept naturaliste sur la pensée humaine est moins malin qu’il n’y parait. En général, ça fonctionne bien tant qu’on s’en tient à quelques ressemblances, mais ça s’effondre dès qu’on songe aux différences. Au XIXe siècle, l’encre de Darwin était à peine sèche qu’Herbert Spencer essayait d’appliquer la sélection naturelle aux sciences sociales. Ça n’a pas marché : même Darwin était embarrassé par ce dérivé. Pourtant au moins deux chercheurs bien plus récents, un français et un anglais, ont essayé d’appliquer des concepts biologiques, bien plus récents eux aussi, à la transmission des idées.
Ce ne sont pas les seuls, mais ceux-ci ne sont pas des poids légers dans l’arène intellectuelle. Le premier, Dan Sperber, avait auparavant contribué à une hypothèse importante à défaut d’être irréprochable1, la théorie de la pertinence. Le second, Richard Dawkins, est un biologiste et zoologue célèbre, le genre de gars qui doit savoir de quoi il parle en matière d’ADN et de réplication génétique. Il aurait la qualité supplémentaire d’être un sceptique militant si son rationalisme n’était pas si radical (il n’y a pas de bon radical, mais certains comme Dawkins sont nettement préférables aux autres).
En outre, Dawkins est l’inventeur du terme de « mème », inspiré de « gène », qui en est venu à désigner les équivalents numériques des cartes postales à message de jadis : des images quelconques affublées d’un texte supposé amusant ou d’une citation généralement fausse.
Il ne croyait pas si bien dire : comme pour accréditer le rapprochement, on sait maintenant qu’une bonne partie, peut-être la majorité des mèmes viraux qui ont enflammé la politique états-unienne étaient bel et bien les armes d’une guerre bactériologique. Concoctés dans des laboratoires russes comme l’Internet research agency de Saint-Petersbourg, les trolls robotisés étaient tout à fait impartiaux : qu’elles soient antiracistes ou suprématistes, ultraféministes ou masculinistes, toutes les convictions étaient équitablement exacerbées par les grappes de faux comptes pourvu qu’elles soient polarisantes. Les virus, après tout, ne font pas de discrimination.
Pour sa part, la présidence états-unienne a fait preuve d’une cohérence assez inhabituelle chez elle. Tout en démantelant les administrations chargées de la lutte contre les microbes, elle a fermé le bureau en charge des interférences numériques étrangères et en a ligoté un autre. Une démarche plutôt égalitaire pour une fois : le rêve américain doit rester ouvert à toutes les sortes de virus.
La transmission culturelle, est-elle bien une contagion ?
Contrairement à ce que semblent croire quelques thésards, le grand art en recherche n’est pas de paraphraser avec des mots savants ce que tout le monde peut remarquer, c’est d’en parler au moins dix ans avant. En l’espèce Sperber et Dawkins avaient respectivement avancé leurs hypothèses en 1976 et en 1996, c’est-à-dire en ces temps bénis où « réseau social » n’évoquait qu’un dîner en ville ou une fête de quartier, bien avant que l’on s’inquiète sérieusement de la viralité des idéologies en ligne. C’est sans doute pourquoi l’un et l’autre ne parlaient pas tellement de virus, plutôt de transmission et de réplication culturelle, voire de « contagion des idées » et d’« épidémiologie » (Sperber). Mais faute d’être inspirées par l’essor actuel des infections numériques, leurs hypothèses sur la transmission culturelle – d’ailleurs assez différentes – sont restées trop générales pour être aisément transposables aux accès de fièvre des internautes. En tout cas trop pour convaincre que parler aujourd’hui de virus ou d’épidémie idéologique puisse être plus qu’une métaphore un peu poussée.
Ça ne veut pas dire qu’il est idiot de le dire puisqu’après tout, n’importe quel modèle scientifique n’est lui aussi qu’une métaphore du réel, rien de plus qu’une façon plus ou moins sophistiquée (et plus ou moins juste, mais jamais parfaite) d’en relier des propriétés significatives sans se noyer dans les détails qui fâchent. Au fond, tout physicien est un poète qui s’ignore. De même que n’importe quel autre universitaire, dès lors qu’il ne se contente pas de décrire ce qu’il observe et essaye d’en dégager des caractéristiques supposées communes mais forcément schématiques. De la poésie tout ça, en tout cas des analogies conceptuelles à foison sans lesquelles nous serions bien incapables de comprendre quoi que ce soit.
Le thermomètre de Russel s’affole
Si approximative soit-elle, la métaphore du virus n’est pas sans vertu. Non seulement parce que les croyances infectieuses provoquent bel et bien des poussées de fièvre, mais aussi parce qu’un simple thermomètre idéologique permet de mesurer la gravité des symptômes. Comme le remarquait Bertrand Russel, « Les opinions auxquelles se mêle la passion sont celles qui ne peuvent jamais être soutenues par de bonnes raisons ; en vérité, le degré de la passion mesure le manque de conviction rationnelle.2 » Plus un quidam est enflammé, plus son discernement est probablement atteint...
Gardons-nous tout de même de condamner les convictions avant d’avoir écouté sans parti pris leurs propres arguments. Il est vrai que nous avons certainement besoin d’une saine dose de croyances, de même que nous ne pourrions nous passer d’une bonne quantité de microbes (on sait qu’on en héberge plus qu’on a de cellules3). Il peut même arriver que les pires s’avèrent utiles au moins une fois. Sans la polio Albert Camus, jeune joueur au Racing universitaire d’Alger, aurait poursuivi son rêve de devenir footballeur professionnel et une Dame aux camélias épargnée par la tuberculose nous aurait privé d’un roman et surtout d’un très bel opéra. Des Perses de Darius à la Grande armée de Napoléon, la dysenterie, le typhus et leurs amis ont arrêté plus d’envahisseurs que les flèches et les balles. L’ennui, c’est qu’ils ont surtout tué beaucoup de civils au fil des siècles : l’excuse ne tient pas.
Le statut des opinions contagieuses prête aussi à discussion. On leur doit de signalés progrès, dont les droits civiques et le suffrage universel, mais aussi une suite interminable d’atrocités sanglantes et la manie d’entailler ses jeans aux genoux. Bref, il semblerait en tout état de cause préférable d’essayer de protéger au moins l’humanité des plus pathogènes, qu’ils soient biologiques ou idéologiques. D’autant qu’ils marchent main dans la main : toute épidémie digne de ce nom voyage en compagnie d’un forgeur de foutaises.
Dans le temps, on trouvait toujours une sorcière à brûler ou un pogrom à improviser en cas de problème de santé publique, mais la modernité n’a guère calmé les esprits. À la fin du XIXe siècle, des catholiques francophones ont mis Montréal à feu et à sang pour s’opposer à la vaccination contre une éruption de variole, suspectant le vaccin d’être une machination protestante (beaucoup sont même morts pour leurs idées, la maladie ayant emporté près de 3000 francophones contre moins de 100 protestants). Le même genre de chose est arrivé un peu partout, parfois plus tôt, parfois plus tard. En 1918, par exemple, les autorités ont dû lutter à la fois contre la grippe espagnole et contre un torrent de fausses nouvelles qui visait déjà le port du masque. Avec ou sans réseaux sociaux, le complotisme ne renouvelle pas tellement ses refrains…
Faillite de la prévention
L’ironie est que l’analogie entre les microbes et les idées écervelées a pu être retournée contre sa cible (ce qui en soi suffirait peut-être à la justifier). Face au débordement contemporain des insanités, les spécialistes préconisent une stratégie au nom familier : la « théorie de la vaccination ». Imaginée dans les années 1960 par William McGuire, mais revenue très à la mode dernièrement, elle consiste à protéger la population en la soumettant à des formes atténuées de manipulation et en lui montrant comment celles-ci opèrent. Cette « vaccination contre le lavage de cerveau » (ainsi la décrivait McGuire) n’est peut-être pas la panacée aux maux de l’époque, mais il semblerait qu’elle renforce quelque peu l’immunité individuelle et collective. À condition d’être administrée à temps : une fois que la rage a atteint le cerveau, il est trop tard…
En somme, l’analogie de la contagion, si approximative qu’elle soit, va quand même assez loin. Dans ce cas, pourquoi ne pas la filer encore plus en soulignant une similitude cruciale, mais curieusement passée inaperçue jusqu’à présent ?
Si les croyances sont infectieuses, force est d’abord de constater que nos altières élites politiques et économiques consacrent bien peu d’efforts à la prévention : comment ne pas enrager contre le « système » quand celui-ci donne l’impression – justifiée ou non, peu importe – de négliger en paroles et en action ce qui touche vraiment la population ? On sait par exemple depuis l’Antiquité (Platon, Aristote, Polybe…), et ça a été de multiples fois confirmé depuis, qu’une cause fondamentale de l’effondrement des systèmes politiques est le sentiment d’une aggravation des inégalités de ressources. Or cet écart, qui n’avait cessé de se réduire au fil du temps, s’est férocement creusé depuis vingt ans au profit d’un tout petit nombre. Bonne chance avec ça pour sauvegarder l’idéal démocratique ! Surtout au moment où le « réseau de santé » censé protéger les faits, en particulier les médias d’information, est à bout de souffle…
Les « cordons sanitaires » s’effondrent
Il existe une autre bonne raison de s’inquiéter. Des ruines de la Seconde Guerre mondiale l’Occident avait retiré deux solides remparts : les antibiotiques et leur équivalent moral, l’horreur rétrospective des idées empoisonnées. Or dans un cas comme dans l’autre, on les a si mal utilisés que leur pouvoir est en train de disparaître. Tout un chacun s’est mis à prescrire une forte dose d’indignation morale contre le moindre écart qui offensait un tant soit peu sa sensibilité. Le spectre du diagnostic et celui du traitement se sont distendus à l’extrême en assimilant l’inconfortable à l’insupportable et le contrariant à l’ignoble. Les résultats de l’hygiénisme de la pensée sont de plus en plus manifestes. Comme des urgences hospitalières, les tribunaux submergés de plaintes n’empêchent pas les cas supposés d’« agression » et de « haine » de se multiplier. Pire, plusieurs pays ont déjà succombé à des accès de discrimination et d’intolérance pathologiques que l’on croyait appartenir au passé. Beaucoup d’autres sont aujourd’hui menacés…
« Le cordon sanitaire ne tient plus » s’alarment les ingénus. À qui la faute ? Bien sûr, les raisons sont multiples : en médecine comme en psychologie sociale aucune affection ne dépend d’une seule cause. Bien sûr aussi, notre environnement numérique constitue un terrain de propagation idéal. Mais un petit examen de conscience, juste un rapide check-up, ne pourrait pas faire de mal aux chevaliers de l’indignation, généralement peu portés à l’introspection critique : medice curate ipsum (médecin guéris-toi toi-même) disait-on dans le temps...
Autant que la multiplication des turpitudes réelles, le vacarme incessant des réprobations horrifiées a fini par assourdir le corps social : lassé par la banalisation de l’outrage, une bonne partie des spectateurs, progressistes compris, sombre dans l’asthénie morale (les anglophones parlent même d’« indignation fatigue »). Le pire est que la surutilisation des antibiotiques moraux a eu exactement le même effet que sur leurs équivalents biologiques : en dévastant des souches idéologiques relativement bénignes, elle a sélectionné sur les campus les sociopathes les plus dangereux, lesquels se sont dès lors répandus dans la blogosphère et de là dans les cercles du pouvoir politique, économique et médiatique. Aux États-Unis et maintenant ailleurs, la résistance ainsi conférée aux opinions extrêmes semble les avoir rendues invulnérables aux normes élémentaires de décence qui protégeaient tant bien que mal le débat social. La disparition de l’hypocrisie dans l’espace public est un symptôme flagrant : il signale que notre système immunitaire s’effondre.
Inutile de déplorer que tant de « collectifs » égocentriques aient pu jouer avec des germes et des traitements dont ils ne maîtrisaient pas les conséquences : contrairement à la médecine, la pratique de la liberté d’expression ne peut être réservée à des spécialistes circonspects. C’est son prix : il est lourd, mais elle le vaut. Est-il pour autant nécessaire d’allouer la même écoute à toutes les blessures de l’âme qui se disputent l’attention collective ? Peut-être pourrait-on réserver ce qu’il reste de notre stock d’indignation aux cas les plus graves : il y en a déjà trop pour ce qu’il en reste par les temps qui courent. Quant aux plus bénins, une dose modérée de réprobation pourrait sans doute suffire à les traiter.
Si ça ne suffit pas, ce qui est à craindre, peut-être faudra-t-il songer à reconstituer (au moins dans les sphères universitaires et médiatiques) un nouveau cordon sanitaire, cette fois entre tous ceux déjà atteints de convictions intraitables (au sens propre) et ceux encore capables de soumettre leurs opinions à un examen raisonné. Comme n’importe quel tri épidémiologique c’est une idée très déplaisante, mais pourra-t-on longtemps sauvegarder la santé du débat public sans protéger d’abord les professions de première ligne ? Medice curate ipsum.
Bertrand Labasse
Illustration de tête : Mohamed Hassan
Elle est longuement discutée dans un ouvrage dont on ne recommandera jamais assez la lecture : La Valeur des informations ; Ressorts et contraintes du marché des idées (PUO, 2020), dont une édition numérique en libre accès est disponible ici.
Bertrand Russell (1928) Sceptical Essays, Allen & Unwin, p. 3.




